Énergie : Retour au bois#(décembre 2008)

(publié le 21 décembre 2008)

Plusieurs fromageries ont pris acte de la nouvelle donne en matière de coût de l’énergie. Elles se sont reconverties au chauffage bois.

« Nous avions décidé de rénover et de moderniser la fruitière, explique Jean-Paul Bouveresse, président, à l’époque, de la Fruitière des premiers sapins à Epenoy près de Valdahon.
À ce moment-là, au début des années 2000, le prix du baril de pétrole coûtait 30 euros et on trouvait que c’était déjà cher. Tout indiquait que la tendance resterait à la hausse. On changeait d’époque. Fin 2007, il dépassait les 90. En 1971, c’était moderne de s’équiper au gaz ou au fuel. Aujourd’hui, on parle de développement durable et on fait attention, le bois est redevenu moderne.
Au-delà des aspects pratiques, l’image que l’on donne est importante. Quelle meilleure image peut-on donner quand on associe le lait et la forêt ? Tout le monde est gagnant. »

Pour mener à bien le projet, les sociétaires d’Epenoy vont visiter les installations de Saint-Maurice Crillat (lire ci-contre), se rendent en Suisse, et sur un salon Bois-énergie à Lons-le-Saunier. Ils prennent contact avec l’Ademe et s’attachent les services d’un ingénieur thermicien qui assurera la conformité de l’installation avec les autres équipementiers (cuves). 

Le choix du bois amène aussi un changement : le passage de la vapeur à l’eau chaude. Le coût de l’installation s’élève à 144 850 euros (80 % de subvention pour l’étude de faisabilité et 40 % pour l’équipement) pour l’ensemble du matériel de chauffage et à 371 239 pour les cuves (57 000 euros de subvention). Les économies annuelles sont estimées à 15 000 euros. La mise en route a lieu à l’automne 2004.

Jean-Paul Bouveresse

Les débuts ont été mouvementés. « Nous arrivions à fabriquer, explique Jean-Paul Bouveresse, mais nous utilisions beaucoup trop de combustible. Nous avons pu régler ce problème grâce au suivi de Pierre Eschbach, l’ingénieur thermicien. On parle souvent du rôle du couple président-fromager dans la pérennité d’une fruitière. Son rôle a été primordial tout au long de la démarche. »

Jean-Paul Bouveresse voit un autre intérêt dans cet équipement. « La fruitière est au coeur du village et nous aurions la possibilité de chauffer toutes les maisons des alentours, comme les bâtiments communaux. Mais outre l’accord de la commune, nous nous heurtons pour l’instant à un problème juridique qui ne nous permet pas de fournir de la chaleur à des tiers. Avec ce genre de démarche nous devenons une force de proposition. C’est très important. »

Comme à Épenoy, le chauffage au bois a été adopté depuis quelques années par plusieurs fruitières. Les aléas durables du coût des combustibles « traditionnels » que sont le gaz et le fuel ont conduit à un retour aux sources qui ne peut qu’être profitable à l’économie régionale en permettant notamment la valorisation des sous-produits de la forêt.
Ce que les professionnels du bois attendaient depuis longtemps.

Les fruitières sont équipées pour brûler des granulés (provenant de la sciure compactée) ; seul Bief-du-Fourg a opté pour la plaquette, en fait du bois déchiqueté, soutenant en même temps la création d’une entreprise forestière (lire ci-dessous) et jouant ainsi à plein son rôle dans le développement local. Passé les premières années, les pionniers voient poindre quelques nuages. Le chauffage au bois connaît une forte demande et les prix des granulés augmentent. « En 2001, précise André Ducrot, président de Saint-Maurice-Crillat, le coût était de 143,44 euros le quintal de granulés. Il est passé à 178 euros en octobre 2006 et il vient de passer à 193 euros. Soit une augmentation de 26 %. » Une augmentation qui ne remet pas en cause le choix des équipements puisque pendant ce temps, les prix du fuel et du gaz poursuivent leur fuite en avant. La proximité des sources d’approvisionnement reste par ailleurs un atout. À Bief-du-Fourg, le coût des plaquettes s’élève à 20 euros le mètre cube.

Côté fournisseurs, des grandes manoeuvres ont commencé.
La Sofag à Arc-sous-Cicon est le principal fournisseur. Une nouvelle unité de production – Haut-Doubs Pellets – va fonctionner à Levier et un projet est à l’étude du côté de Nozeroy.
À Amancey, dans le Doubs, la Cuma des Nobles pratiques a étendu son activité au déchiquetage de bois. À Montfleur, Joël Antoine, sociétaire de la coop de Nantey, réfléchit à la création d’une CUMA spécialisée dans la production de plaquettes (2).

La maîtrise énergétique concerne toutes les fromageries. Les Fédérations des coopératives laitières du Jura et du Doubs démarrent un audit général énergétique, à l’image des précédents audits qui ont porté sur les stations d’épuration et l’évaluation des risques. L’objectif est de dresser un bilan dans 100 fruitières au cours des deux prochaines années.
Ce programme est appuyé par l’Ademe, l’Ajena, le Conseil régional et les chambres d’agriculture.

(1) Bernard Voidey est le nouveau président de la fruitière.
(2) Nous reviendrons prochainement sur les CUMA (Coopératives d’utilisation de matériel agricole) et le rôle spécifique qu’elles jouent dans la filière Comté.

L'option plaquettes

« Tout ce qui n’est pas sciable ! » C’est ainsi que Stéphane Petite définit le bois qui passe par le broyeur installé à Frasne. Avec Romain Roux, comme lui moins de 30 ans, ils ont créé Nature-Bois-Energie pour compléter une activité d’exploitation forestière et fournir des plaquettes de bois pour chaufferies. Quand la coopérative voisine de Bief-du-Fourg a opté pour ce type de chauffage, leur projet était déjà en cours. Un tel client proche et régulier – 30 mètres cubes tous les 10 ou 15 jours – ne pouvait que faciliter leur installation. Sur le deuxième plateau, les résineux représentent 70 % du bois utilisé, principalement les cimes pour des diamètres variant de dix à quarante centimètres. C’est la bonne taille pour optimiser la consommation de gasoil du tracteur qui via la prise de force entraîne le broyeur. En quinze jours, le broyeur produit les 2 000 mètres cubes de capacité de stockage. Ensuite, la fermentation produit la chaleur nécessaire à l’évaporation de l’humidité et en quatre à six mois les plaquettes (qui ressemblent plutôt à des copeaux) sont utilisables.

Le rôle de l’Ademe

Paul-Marie Guinchard, ADEME

L’Agence de l’Environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) est un pivot dans le cadre de la mise en place de nouvelles pratiques environnementales et énergétiques. Les fromageries qui se sont équipées en chauffage au bois ont été en contact étroit avec la délégation régionale de l’Ademe, qui est à la fois une structure de conseils et d’aide au financement.

« Il y a peu, quand on entendait dire dans une réunion que quelqu’un se chauffait encore au bois, cela paraissait archaïque, raconte Paul-Marie Guinchard, délégué régional. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Au fil de l’histoire, nous avons d’abord utilisé le bois, puis le charbon, puis les produits issus du pétrole. Aujourd’hui, compte tenu de la situation mondiale, on reprend en considération le bois et on raisonne en termes de territoire. Or la Franche-Comté est riche de forêts, mais aussi en matière d’hydraulique, elle a du potentiel en matière d’éolien et aussi de solaire, malgré l’imagerie d’Épinal qui, en la matière, caractérise les régions de l’Est. » L’Ademe intervient d’abord sur la faisabilité des projets, confiés à des bureaux d’études. Avec ses partenaires (1), l’Ademe finance ce type d’étude à hauteur de 70 %. Ensuite, l’agence intervient pour valider le projet et participer au bouclage financier final. Cette participation est variable, elle est liée à des éco-conditionnalités telles que l’économie de carbone, l’efficacité énergétique, le rendement.

« Il faut être cohérent, analyse Paul-Marie Guinchard, et penser territoire : si on se place dans le cadre du développement durable, ça ne sert à rien d’installer une chaudière à bois, si le combustible vient de l’autre bout de la France. Ce qui est aussi cohérent c’est tout ce que la filière Comté peut tirer en termes d’image, dans cette association avec les ressources naturelles issues des forêts comtoises. »

(1) Conseil régional de Franche-Comté, collectivités locales.

Contact : Ademe, 25, rue Gambetta, BP 26267, 25018 Besançon cedex.
Téléphone : 03 81 25 50 00 - Fax : 03 81 81 87 90 - www.ademe.fr

 

Expériences de terrain

Grange-de-Vaivre

En matière de chauffage au bois, la fruitière de Grange-de-Vaivre a essuyé les plâtres à une époque où tout était balbutiant. La coopérative bio du Val de Loue a été inaugurée en février 1998, elle est sortie de terre le long de la route entre Quingey et Mouchard. Un projet lourd porté à l’époque par six producteurs. Bernard Roch, le président, raconte : « à l’époque du montage du dossier nous avons pris contact avec l’Ajena. L’idée du chauffage au bois était cohérente avec notre projet, mais nous étions les premiers. Comme combustible, il y avait les granulés et les plaquettes qui n’étaient pas encore très au point et nous ne pouvions pas prendre trop de risques, nous voulions garder un système vapeur. Nous avons d’abord pris contact avec le fournisseur de granulés, M. Pourcelot à Arc-sous-Cicon et nous avons remonté le fil jusqu’aux équipementiers. Je rends hommage à M. Pourcelot qui s’est beaucoup battu pour défendre et promouvoir ce type de combustible. » La coopérative rassemble aujourd’hui dix producteurs et fêtera ses dix ans en février. L’équipement fonctionne sans soucis et la coop se fournit à la Sofag à Arc-sous-Cicon. « Ces granulés sont à base de résineux et font moins de cendres. »

Bernard Roch

Saint-Maurice Crillat

À Saint-Maurice Crillat, l’installation d’une chaudière à granulés bois s’est inscrite dans une logique. « En 1997, l’avenir de la fruitière s’est posé, explique le président André Ducrot. Nous avons choisi de ne pas fermer pour passer en bio. Nous avons eu ensuite des soucis de fabrication et un problème avec notre générateur. Nous utilisions du gaz. Il fallait investir et comme nous étions en bio, nous avons choisi de prolonger cette logique en choisissant le chauffage au bois.» Sitôt décidé et sitôt un peu désorienté. « Il fallait passer de la vapeur à l’eau chaude et on nous l’a déconseillé. On s’est renseigné à la coop de Grange de Vaivre, chez les fournisseurs, puis auprès de l’Ajena et enfin de l’Ademe et nous avons pu arriver à boucler notre projet. La mise en route a eu lieu le 16 octobre 2001. Il faut souligner le rôle important du fromager, Didier Berthod, qui était convaincu du bien-fondé du projet. » Le coût de l’opération s’élève à 76 000 euros, financé à hauteur de 50 % par des subventions. « Un équipement vapeur nous aurait coûté 55 000 euros, sans subvention. Nous chauffons également l’appartement du fromager et nous tempérons les caves. La dernière année nous avions acheté pour 13 600 euros de gaz, et nous ne couvrions ni l’appartement, ni les caves. La première année au bois nous a coûté un peu plus de 9 000 euros. » Comme à Épenoy, l’équipement pourrait profiter au chauffage d’autres bâtiments du village.

Saint Maurice Crillat

La Baroche à Arsure-Arsurette

En 2006, les fruitières de Fraroz-Cerniébaud, Arsure-Arsurette et des Chalesmes s’unissaient pour donner naissance à la fruitière de la Baroche. Quelques mois plus tard, un bâtiment neuf s’élevait à Arsure-Arsurette, avec un équipement de production complètement repensé. Une commission a pris en main le dossier du chauffage. « Au début, explique le nouveau président Bruno Cordier, nous n’avions pas spécialement pensé au bois. Ce sont nos équipementiers qui nous ont suggéré cette solution. »

Des membres de la commission se sont déplacés à Saint-Maurice-Crillat pour s’enrichir de l’expérience locale et se sont mis en contact avec l’Ademe. La solution d’une chaudière à granulés de bois a été retenue. Elle donne entière satisfaction. Les dernières augmentations de tarifs ne font pas regretter ce choix. Pendant ce temps-là, le prix du gaz a encore augmenté. « Nous sommes à 2,5 centimes contre 4 », souligne Bruno Cordier.

Bruno Cordier

L’expérience d’un fromager

Philippe Julliard est le fromager d’Epenoy où il transforme chaque année environ 5,8 millions de litres de lait. Il a accompagné toutes les étapes de la modernisation de la fruitière et notamment le passage de la vapeur à l’eau chaude. Hormis la période de réglage, à l’époque où ceux qui se lançaient essuyaient les plâtres, « en termes de chauffage et de montée de la température aux différentes étapes de fabrication, il n’y a pas de souci tout comme pour la qualité finale des fromages » analyse Philippe Julliard. Il s’inquiète toutefois d’un tassement dans le rendement, qui peut être, ou non, imputable à ce sujet. Il ne manque pas d’expliquer le fonctionnement de ce matériel aux nombreux visiteurs qui passent par la fruitière. La chaudière se met en route automatiquement à 4h30 et s’arrête à 10h30. Le fromager s’occupe de l’entretien quotidien. « Comme on brûle du bois, il y a toujours quelque chose à faire, c’est du petit entretien. Mais avec l’ancien matériel, il y en avait aussi et avec plus de contraintes. » Au total, la chaudière brûle 100 tonnes de granulés par an. Il y a peu de cendres, elles participent à la bonne santé des jardins environnants.

Philippe Julliard