Le paysage nous en dit long... (février 2018)

Lecture de paysage : Grand’Combe-des-Bois, entre montagnes et prairies en pentes douces

(publié le 15 février 2018)

Par Pascal Bérion
Maître de conférences en Aménagement de l’espace et urbanisme
Université de Franche-Comté / Laboratoire ThéMA UMR CNRS 6049

Le terroir de la fruitière des Crêtes-du-Haut-Doubs s’inscrit dans un contexte montagnard affirmé. Son altitude moyenne est voisine des 1 000 mètres. Il surplombe de 500 mètres les gorges de Doubs entre les barrages du Châtelot et du Refrain (sur une dizaine de kilomètres) et se situe en face de la ville Suisse de la Chaux-de-Fonds. Il s’étend sur deux communes, Grand’Combe-des-Bois et Fournet-Blancheroche et emprunte quelques parties du finage des fermes dispersées dans les écarts montagneux de la commune du Russey (hameau des Jean Chevaux, ferme des Périnots).

Le cadre géomorphologique est constitué par une voute anticlinale dont le sommet culmine à 1 087 mètres au Mont Devoir. Cet ensemble forme un mont aux formes peu prononcées dans lequel l’érosion a dégagé crêts et combes dans les calcaires du jurassique.

En 1929, la fruitière de Grand’Combe-des-Bois avait transformé 400 000 litres en Gruyère et celle de Fournet-Blancheroche 450 000 litres en Emmenthal. En 1955, il était dénombré 54 exploitations mettant en valeur 1 460 hectares (dont 63 en céréales) avec 475 vaches laitières. Aujourd’hui, la fruitière réunit 11 exploitations qui valorisent 837 hectares pour une production totale de presque 3 millions de litres de lait. La dimension moyenne des exploitations est de 76 ha avec une production de 270 000 litres soit environ 3 600 litres de lait par hectare. Ce rendement est très honorable pour un système herbager montagnard ; il signifie que les conditions pédoclimatiques sont favorables à la pousse d’une herbe de qualité qui assure une bonne production laitière et fromagère.

Formant une sorte de balcon dont les vues donnent à voir les sommets de la partie helvétique du massif du Jura, le bassin laitier de Grand’Combe-des-Bois présente une réelle situation d’enclavement qui a favorisé par le passé un dépeuplement de la montagne. Cependant, depuis le début des années 2000, il est constaté une nette reprise démographique (une centaine d’habitants à Fournet-Blancheroche et presque une quarantaine à Grand’Combe-des-Bois, soit environ 1/3 de la population) qui peut, pour une large partie, s’expliquer par le dynamisme de l’emploi frontalier. La forte pression immobilière constatée sur les bassins d’habitat de Maîche, du Russey et de Morteau conduit nombre de ménages à s’éloigner des principaux axes de circulation pour établir sa résidence.

Le terroir de la fruitière des Crêtes-du-Haut-Doubs s’organise selon deux modalités. Le premier ensemble est constitué des finages qui surplombent les gorges du Doubs. Il forme une sorte de bande parallèle au cours du Doubs, étirée sur un axe nord-est sud-ouest sur 5 kilomètres pour une largeur d’un peu plus d’un kilomètre. L’habitat s’y organise de façon semi-dispersée, c’est-à-dire que se trouvent d’une part les villages et hameaux agglomérés de Grand’Combe-des-Bois, des Belles-Places et de Blancheroche et d’autre part des fermes dispersées le long de la route principale (la D211) ou plus en retrait (Ville-Basse, les Cuves, les-Peux, Le-Sapelot, Les-Carterons, Les-Louisot…). Le relief prend ici l’aspect d’un plateau (entre 900 et 950 mètres d’altitude) qui domine la puissante incision des gorges du Doubs. Sur cette surface, les géologues signalent la présence de quelques blocs rocheux erratiques d’origine alpine (du Valais) qui ont été déposés par les glaciers du quaternaire. Souvent, ces pierres se retrouvent dans les soubassements des murets d’épierrement réalisés et entretenus par des générations de cultivateurs et sur lesquels se développement aujourd’hui des haies qui font face à la bise qui vient du nord-est.

Un second ensemble correspond au finage qui s’est développé au sommet du mont et dans ses combes. Il fait transition avec le plateau du Russey et présente des pentes douces et régulières qui s’étagent entre 900 et 1 000 mètres d’altitude. L’habitat est intégralement dispersé au sein de la montagne (Les-Groseilliers, Les-Crêts, Les-Jean-Chevaux, Le-Mont-de-Pré, Les-Joux...). A son extrémité nord se trouve le village de Fournet en situation de carrefour avec les routes qui conduisent à Maîche, au Russey, à Grand’Combe-des-Bois et en Suisse via la route pittoresque des Gorges du Doubs et la côte de Biaufond. Les prairies sont souvent bordées de forêts et de bosquets et dans leur grande majorité elles ne comportent pas de haies.

L’évolution de l’occupation des sols mesurée en comparant des photographies aériennes de 1958 à la situation contemporaine montre tout d’abord que les parcelles agricoles se sont agrandies pour former des ilots compatibles avec la machinerie agricole et un nombre réduit d’exploitations (elles sont cinq fois moins nombreuses), mais, il faut le signaler et le mettre en valeur, les haies n’ont pas souffert de ce changement puisqu’elles sont d’une part aussi nombreuses qu’auparavant et d’autre part, elles sont plus denses, plus épaisses et plus hautes. Ensuite, dans la montagne, les boisements ont progressé au détriment des prairies. Parfois la progression se fait naturellement depuis les lisières ou par densification du peuplement forestier dans les prés-bois. A d’autres endroits, des plantations de résineux sont venus tapisser les versants des combes en lieu et place des prés. Cependant, nous ne sommes pas ici face à une menace de fermeture des paysages. Enfin, l’urbanisation se détecte autour des villages avec la construction de pavillons. Ce phénomène est surtout visible à Fournet-Blancheroche. Concernant les exploitations agricoles, les belles fermes comtoises dites en pastorale à pignon avec leur vaste grange sont soit réaménagées, soit remplacées par des stabulations neuves situées hors du village où près de la ferme initiale lorsque l’on se trouve dans les secteurs où l’habitat s’est dispersé dans la montagne.

Pour conclure, les éleveurs de la fruitière de Crêtes-du-Haut-Doubs exercent dans un milieu où le caractère montagnard prononcé (climat et altitude) est atténué par une topographie accommodante qui permet de disposer de belles prairies. Cet espace est très bien entretenu. Les agriculteurs ont pris grand soin des prés et des haies. Ils sont conscients qu’ils travaillent sur un milieu sensible et fragile où ils font pousser de l’herbe pour nourrir des vaches qui en feront du lait que le savoir-faire du maître fromager transformera en un grand fromage, dont la valeur est équitablement partagée entre les différentes parties-prenantes.