Les éditoriaux d'Alain Mathieu

Eté 2006 : Cultivons nos différences !

Dans ce numéro, Les Nouvelles du Comté concentrent les projecteurs sur la fruitière. La raison en est simple, il faut cultiver sa différence. Quand au cours des années soixante-dix et quatre-vingts les conseilleurs de tout bord nous expliquaient qu’avec nos fruitières et notre AOC, nous appartenions au passé et n’avions aucun avenir, ils se contentaient de nous appliquer les ingrédients d’une réussite extérieure (on parlait alors du modèle hollandais ou du modèle breton) et éphémère. Certes, à l’époque, les valeurs dont nous sommes porteurs, à savoir la solidarité et l’artisanat, n’avaient pas le vent en poupe, et la mode était plutôt à la concentration et à la réussite individuelle.

Sur le plan général, cela a d’ailleurs aujourd’hui peu changé, mais l’abandon du soutien communautaire aux produits industriels, conjugué avec un revirement du comportement des consommateurs, ont rendu justice à des produits authentiques comme le Comté. Tous, y compris ceux qui parmi nous ont choisi la voie industrielle, tenons à nos fruitières villageoises. D’abord, elles font partie de notre histoire et l’on ne renonce pas à une partie de son patrimoine sans prendre un risque sérieux de perte d’identité. Mais surtout la fruitière se révèle un grand ferment d’efficacité. Les témoignages recueillis dans ce numéro des Nouvelles du Comté attestent du formidable pouvoir de responsabilisation des agriculteurs et fromagers qu’elle exerce.

Autant de fruitières, et autant de gérances, c'est-à-dire autant d’équipes d’hommes et de femmes qui dans leurs villages se mobilisent comme des chefs d’entreprise pour gérer l’investissement, le personnel, la qualité, les relations avec les fournisseurs et avec les clients, les contraintes administratives, etc. Quelle formidable école de formation et de dignité ! Quelle belle publicité aussi pour le Comté, car ne doutons pas que l’engouement des prescripteurs, journalistes, critiques gastronomiques, responsables administratifs ou politiques, pour ce fromage AOC, ne tient pas uniquement à ses qualités gustatives. Quand ils visitent notre filière, ses fromageries et ses caves d’affinage, ils sont saisis par l’authenticité des hommes et ont envie de soutenir ce combat qui est celui de la pérennité de nos outils.

Car il s’agit bien d‘un combat, lequel par définition n’est jamais terminé. Nous avons à peine passé le cap des mises aux normes d’hygiène, qu’il faut absorber les 35 heures, puis le traitement des eaux usées. Cela n’en finit jamais. Depuis toujours, nos gérances sont confrontées à une suite de nouveaux défis, générés par une administration et une société qui sont saisies par la boulimie normative, toujours si peu adaptée à l’atelier artisanal. Pourtant, et même si nous avons la faiblesse de découragements passagers, la fruitière demeure un élément essentiel de la filière Comté, et déterminant pour sa réussite.

Je fais le voeu que ce numéro des Nouvelles du Comté qui leur est consacré soit un élément qui contribue à la détermination des présidents de fromageries et de ceux qui les assistent : vivre au pays, maintenir un tissu de fromageries villageoises sur tout le massif jurassien, être maître de son destin et continuer cette formidable aventure collective, née il y a mille ans, de mise en commun du fruit du travail de chacun pour résister aux difficultés d’un environnement parfois peu aimable.

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