Vie de la filière

Claude Vermot-Desroches : "Vive le Comté !"

Pour sa dernière Assemblée Générale en tant que Président, le CIGC a offert une standing ovation à Claude Vermot-Desroches le 29 juin dernier. Voici ci-dessous l'intégralité de son dernier rapport moral.

Mesdames, Messieurs,

Chers collègues,

Comme chaque année nous venons de passer en revue toute la masse des activités du CIGC de l’année 2017.

L’actualité de notre filière est guidée par cet énorme chantier que nous avons initié voilà deux ans. Ce travail est loin d’être terminé car les méandres techniques, juridiques sont des obstacles à franchir encore plus difficiles.

L’actualité sur les signes de qualité occupe une large place dans les médias en ce moment. Le CESE national s’est emparé du sujet ; il recommande de conforter ces outils et demande plus d’engagements dans la durabilité de ces systèmes. Les députés demandent que tous les signes accèdent à la certification HVE ou bio. Je dis cela à l’intention des plus réfractaires aux évolutions.

Mesdames, Messieurs je vous l’assure nous devons impérativement renforcer la promesse que nous faisons aux consommateurs, sans quoi nous allons nous faire dépasser et cela je ne peux l’admettre. On nous pousse !

Puisque nous voulons être devant pour le prix nous devons être devant pour l’exemple !

Nous sommes à la fois en retard et en avance en même temps. Nous avons toujours l’impression de réagir pour ne pas être dépassés. Nous devons défricher des secteurs inconnus comme la dimension des entreprises, la place de l’humain, ce fameux partage de la valeur ajoutée. Si une AOP ne traite pas du respect de tous ses acteurs, du respect de l’environnement, de la cause animale, de la pérennité du système du développement local, alors à quoi sert-elle ?

Cela a été l’objet de mon intervention il y a deux jours au Comité INAO.

La large participation de chacun d’entre vous à nos travaux donne toujours l’impression que cela fait des années que nous abordons les mêmes sujets et que rien n’avance. Dans le même temps beaucoup trouvent que tout est précipité et que les solutions ou évolutions ne sont pas assez partagées. Mais je vous le dis, nous pouvons être fiers de tous ces travaux, ces échanges. Nous avons accompli en peu de temps un travail colossal. Nous avons mis 18 mois, là ou d’autres mettent des années. Aussi, Je tiens vraiment à remercier tous ceux d’entre vous qui se sont impliqués tout au long de l’année. Je tiens à témoigner de l’engagement et du respect qui règne entre vous tous, entre nous tous. Malgré des situations personnelles différentes, des visions différentes, des séances de travail longues et harassantes, la synthèse est toujours au rendez-vous.

Nous avons fait un immense pari : celui de faire bouger les lignes en matière de règlementation. Vouloir limiter la taille des entreprises, aborder le sujet des statuts juridiques des opérateurs ou toute autre disposition qui n’a pas forcément un impact direct avec la qualité organoleptique du Comté. Mais aborder la qualité uniquement par le coté organoleptique est réducteur. Il faut avoir une conception plus large, plus moderne. C’est pourquoi Il est nécessaire que l’INAO, le ministère de l’agriculture, le ministère des finances, la commission Européenne intègrent les valeurs des AOP, mais surtout les valeurs d’un collectif qui veut que le système continue, prospère, développe une région.

L’AOP Comté est un vrai système social considéré par certains comme révolutionnaire. Nous voulons tout simplement qu’il continue et permettre son accès au plus grand nombre.

L’actualité sur les produits au lait cru occupe le devant de la scène. Vous ne pouvez imaginer ma colère. La presse parle non de problème mais de scandales alimentaires. Ce traitement est réservé au lait cru, rarement aux viandes et encore moins aux produits végétaux. Dans notre société s’il est admis de mourir sur la route, pendant les loisirs ou le travail, il est inconcevable d’avoir un seul problème en se nourrissant. La seule obsession des responsables c’est de n’avoir aucun recours, aucun reproche. La politique du parapluie en quelque sorte. Si les pâtes pressées cuites comme le Comté sont protégées par la technologie fromagère, elles n’en sont pas moins concernées. Nous partageons beaucoup, les mêmes laits, les mêmes producteurs, les mêmes ateliers. Nous avons aussi les mêmes intervenants techniques dont le CTFC. Je sens bien la difficulté que nous avons à résoudre : ceux qui demandent plus de rigueur sanitaire et ceux qui alertent sur la perte des flores microbiennes qui nous permettent d’obtenir de supers Comté. Je mesure chaque jour ce grand écart qu’il nous faut bien traiter. Le Comté est souvent mis en cause sous prétexte qu’il n’a pas les mêmes exigences dans les analyses et ensuite il lui est reproché de s’exprimer sur l’arrivée en son sein de laits considérés comme non compatibles avec les AOP Morbier et Mont d’or. Nous devons, c’est vrai, nous retrouver sur le volet prévention des risques sanitaires notamment dans les exploitations.

Les RRO renouvelées sont très ambitieuses. Elles traduisent la volonté de notre filière de coller le plus possible aux évolutions du marché, mais avec une double ambition : augmenter la valeur ajoutée en situant toujours le Comté dans le haut de gamme et jouer la solidarité entre les ateliers (taille, taux de spécialisation) solidarité entre les éleveurs (JA, nouvel entrant, projet de nouvel atelier). C’est compliqué à gérer, au quotidien, d’autant plus que tout le monde veut plus, ainsi personne n’est satisfait.

Retenons surtout une farouche culture de solidarité qui n’existe nulle part ailleurs. Les seuls endroits où tout le monde accepte sans broncher c’est là où il n’a plus d’espoir, juste l’aumône d’avoir son lait ramassé. Et encore, certains n’auront plus cette chance.

Seule la solidarité d’une filière toute entière permet d’éviter cela !

La limitation de productivité laitière a été saluée par beaucoup comme une position courageuse de l’interprofession. Elle doit permettre notamment de limiter les effets de la pollution sur les milieux aquatiques. Bien sûr, la bonne santé des 4 AOP jurassiennes incite les éleveurs à produire encore plus. Donc la concurrence est exacerbée. Je dis à ceux qui pensent que sans cette mesure les producteurs resteraient gentiment dans leur volume initial qu’ils se trompent lourdement. C’est une loi de la nature humaine. Plus les prix augmenteront, plus les producteurs seront concurrents entre eux. La folie des terrains vendus sur la commune d’Avoudrey en est l’exemple parfait. L’augmentation des reprises, les recherches de terres très lointaines ne sont pas des faits nouveaux mais ils s’amplifient grandement. Nous avons commencé à ébaucher des pistes dans le cahier des charges comme le statut du producteur à Comté, la nécessité de disposer des pâtures autour des bâtiments, étudié des moyens de dissuader les reprises de terres éloignées.  Le schéma des structures en cours de réflexion ne fera pas tout, mais il devra impérativement prendre en compte l’orientation de la filière Comté. Il nous faut un schéma des structures « Zone Comté ! »

Tout comme l’a réussi la forêt, il nous faut également un système de compensation des surfaces perdues. Nous sommes dans des secteurs ou le bois avancent. Il ne faudrait pas que, chaque fois qu’un producteur accroche un Giro broyeur ou un casse cailloux, il soit cloué au pilori et avec l’appui de la classe politique et des scientifiques qui pensent nécessaire d’en remettre une couche.

En continuant à analyser notre environnement, je constate que de plus en plus de filières excluent dans leur cahier des charges les Boues de station d’épuration. Les surfaces en agrobiologie augmentent. Nous en sommes très satisfaits. Ces dernières excluent aussi l’utilisation de ces effluents. Voilà plus de vingt années que nous travaillons avec les chambres d’agricultures ces sujets. Nous avons toujours refusé la démagogie. Nous avons toujours estimé que nous devions montrer l’exemple, être de vrais citoyens. Nous devons gérer des déchets à commencer par les nôtres. Mais devant les responsables des collectivités qui parfois nous reprochent nos exigences, la démission de notre société à qui l’on cache ses propres réalités, nous préférons jeter l’éponge car demain, reproche sera fait aux agriculteurs. J’imagine déjà le scandale à venir : « le Comté aux boues de station épuration » ! Non merci ! Mais je vous transmets ma colère devant tant de démission. Nous ne serons pas les dindons de la farce !

Sans tomber dans l’autosatisfaction, sur le registre contentieux nous sommes satisfaits des quelques bonnes nouvelles :

• En premier lieu l’enregistrement par la commission européenne de la modification mineur de notre CDC concernant l’interdiction du robot de traite. Cette victoire nous la dédions à la fruitière de Pierrefontaine les Varans, qui paye un lourd tribut dans ce douloureux conflit et à ceux qui ont organisé la Manif  à Vercel  le 7 mars 2016.

• Ensuite, le coup de sifflet de la fin de partie des rigolades avec ces éleveurs peu scrupuleux qui ont mis en cause le système de gestion des plaques vertes, notamment la fameuse mesure de 40/60.

• Enfin, la victoire du procès avec Pizza Hut qui utilisait la notoriété du Comté pour attirer le consommateur. Je regrette sur ce point, la trop grande discrétion de l’INAO qui n’a pas cru bon de communiquer. Nous n’avons pas tous la même vision entre les AOP sur l’utilisation de notre notoriété. Nous sommes même les seuls à penser cela. Ainsi beaucoup de produits sont très satisfaits de l’utilisation de leur marque ou image sur des emballages. Pour éclairer mon propos imaginez des entreprises qui incorporent une mini, voir ultra mini proportion d’AOP dans leur préparation et sur le paquet d’emballage vous avez l’impression d’acheter un morceau de fromage. Si cela peut est satisfaisant dans un premier temps, cela transforme l’AOP en produit générique. Comment voulez-vous vous faire respecter ensuite ? Cela devient aussi difficile en dehors des frontières Européennes de défendre la marque de l’AOP. La semaine dernière, j’étais à l’assemblée générale de la Noix de Grenoble. Un opérateur nous a fait partager sa satisfaction de voir qu’au Canada les noix de Californie s’appelaient Noix de Grenoble !

Nous devons être très vigilants à l’utilisation de notre notoriété sans bien sur sombrer dans la paranoïa.

En France beaucoup se sont dit satisfaits de toute cette belle concertation qu’ont été les états généraux de l’alimentation. Cela a permis la prise de conscience que l’agriculture et l’agroalimentaire connaissent vraiment de grandes difficultés. La grande distribution entend continuer sa pression pour écraser les prix comme la célèbre marque historique. Dans les pistes d’améliorations notre Président de la république à cité plusieurs fois l’exemple de l’interprofession du Comté. Nous devons faire admettre que l’alimentation soit traitée autrement que l’acier ou le coton. Nous devons pouvoir bénéficier de gardes fous internationaux avec de vraies règles d’équité sur les plans environnementaux, sociaux et de répartition de valeur. Sans ces conditions nous aurons du mal à avancer.

Cela doit devenir un vrai chantier Européen. En ce domaine le règlement omnibus est une superbe avancée. Mais ce n’est pas du gout de la direction générale du Commerce qui entend faire payer très cher à la direction de l’agriculture cette entrave à la sacro-sainte libre concurrence. Au parlement Européen une poignée de femmes et d’hommes se battent comme des lions pour défendent cette Idée. Des personnes comme Michel Dantin et Paolo de Castro dépensent une énergie folle pour cet idéal. Hélas la montée du nationalisme, la fâcheuse habitude de recycler les Eléphants des partis politiques lors des élections européennes, l’éloignement des nations sur ces vraies questions, vont, je le crains, mettre tout l’édifice à mal lors du renouvellement du parlement Européen. Il est du devoir des organisations agricoles de soutenir ces personnes, pour faire émerger de nouveaux parlementaires afin de défendre ces idées, de renforcer cette politique européenne si efficace.

La réforme de la PAC doit soutenir des produits de qualité tout comme les politiques publiques mises en place dans les programmes régionaux. Chez nous, c’est un peu le contraire car trop souvent j’entends ici ou là « dans le Comté, cela marche, il n’y a pas besoin de rien ! ».

Quel manque de vision ! C’est exactement le contraire qu’il faut faire. Il est nécessaire d’encourager les politiques de qualité à haute valorisation. Ce n’est pas forcement avec des aides aux exploitations et encore moins aux productions, mais à l’organisation des filières, aux projets collectifs à la construction et l’organisation des projets économiques, a la reconnaissance et au financement des aménités de l’agriculture, à l’emploi également. Les productions de masse n’ont aucun avenir dans notre massif Jurassien.

A la fin de cette assemblée générale et suite au débat de tout à l’heure, nous avons positionné notre filière Comté sur une trajectoire clairement définie. Tout n’est pas écrit. Tout n’est pas fait.  De gros obstacles restent à franchir.

Je ne vous cache pas que j’aurais vraiment aimé, à titre personnel que nous puissions aller encore plus loin.

Je vous confie même ne pas avoir très bien vécu ce dernier Conseil d’administration ou il n’y avait pas de volonté d’avancer, dire que c’est précipité, alors que voilà deux années que nous ne cessons de travailler n’est pas acceptable. Souvent, quand je présente la filière et sa gouvernance j’évoque notre règle « d’unanimité des collèges ». Elle a ses limites et parfois la surface de l’accord est très petite. J’ai coutume dire que souvent personne n’est satisfait à titre individuel, mais l’orientation donnée convient à tous. C’est cela l’important. Je peux me le permettre, à la veille de quitter le CIGC, pour vous mettre en garde. L’interprofession du Comté doit pouvoir avoir des membres engagés, qui réfléchissent et agissent pour l’intérêt de la filière, en toute indépendance. Le CIGC doit rester un lieu protégé où ses membres ont une responsabilité. Bien sûr issus des différents syndicats qui le composent, ses membres ne doivent pas s’éloigner de leurs pairs, mais le CIGC doit rester souverain ! Nous ne pouvons être subordonnés à telle ou telle organisation, mais totalement responsables et surtout garantir la discrétion des débats, les intérêts individuels et collectifs et tout ceci pour l’intérêt du Comté ! Si cela n’est pas respecté, adieu confiance, partage, déclaration MPN, commission des contrats, partage des observatoires économiques, capacité à la cohésion en cas de coup dur sur le marché.

Nous devons être les auteurs et les porteurs d’une vision à moyen et long terme pour la filière et son produit, le Comté. Nous ne sommes pas un syndicat de défense mais un outil commun de progrès !

Je tiens à ce moment à remercier tous les administrateurs pour leur énorme investissement. Ce sont des longues réunions, plusieurs fois par semaine et des énormes dossiers à étudier. Bon, parfois certains oublient de passer du temps à les étudier, mais nous ne pouvons réussir sans labeur. La filière Comté peut être fière d’avoir des gens comme vous aussi engagés.

Je tiens à saluer tout le travail incessant de toute l’équipe du CIGC qui travaille avec compétence, détermination, volonté, patience. Parfois ce travail n’est pas valorisé ou un peu méprisé. Mais votre volonté et votre loyauté sont intactes Je tiens à vous dire combien cela a été pour moi un vrai plaisir de travailler avec vous. Nous avons de la chance de vous avoir et je sais que l’équipe qui va se renouveler dans 15 jours appréciera cette belle collaboration. Merci à vous toutes et tous !

En conclusion je vous fais part de ma joie d’avoir œuvré avec vous, mes chers amis de la filière.

Des grands chantiers sont devant nous. J’en citerai seulement quatre :

  • La communication : elle devra être encore plus ambitieuse, elle devra conquérir les jeunes consommateurs, elle devra accompagner l’export. Il faudra plus de moyens et de nouveaux supports. Des films sont en plein élaboration. Je vous avertis, ils ne sont pas faits pour les gens de la filière, ils sont destinés aux consommateurs qui ne sont pas dans le massif Jurassien.
  • L’édification de la nouvelle maison du Comté qui va s’élever fin 2018 et 2019
  • La gestion de la production. Si le lait est directement dépendant de ce que Dame Nature veux bien nous permettre, le marché ne suit pas tout à fait cette réalité Il nous faudra donc plus de moyens pour piloter si j’ose dire les stocks et les flux de lait entre les AOP locales.
  • Et enfin, un important travail d’échanges sur la répartition de la valeur ajoutée qui doit impérativement avancer.

Il y a vraiment besoin de courage, de volonté, de respect réciproque pour ces évolutions.

Nous nous retrouverons les 18, 19, 20, et 21 octobre pour fêter les 60 ans de notre décret à Arc et Senans. Nous devrons tous nous mobiliser, nous devons bien cela au Comté. En effet c’est le 17 juillet 58 que notre décret AOC était publié.

Chaque fromagerie qui le souhaite marquera les meules avec l’addition d’une plaque anniversaire.

Mais ce dont j’ai la certitude, c’est que le CIGC ne marche que s’il y a une équipe volontaire, travailleuse et une cohésion indéfectible.

Je sais que cela sera le cas.

Dans ces conditions tous les espoirs sont permis !

Vive le Comté !

(Publié le 3 juillet 2018)