Avenir : qu’en pensent ceux qui nous entourent ? (2016)

(publié le 23 mai 2016)

Chercheurs, enseignants, représentants des autres filières AOP, tous s’intéressent de près au Comté.
Quels enjeux, demain, pour la filière ?
Ces observateurs disent comment l’avenir du Comté pourrait - devrait - se dessiner.

"Réguler la taille des fermes pour écrire l’avenir"

• Gilles Fumey, chercheur en géographie au CNRS et professeur des Universités à La Sorbonne :

S’il fallait définir un enjeu primordial de cette filière Comté à laquelle Gilles Fumey, originaire de Déservillers, est si attaché, ce dernier commencerait par surveiller la taille des exploitations.
« La filière doit être attentive à ne pas se laisser fragiliser par la concentration et l’agrandissement des fermes, ce qui par ailleurs les endetterait fortement. Il faut préserver la santé future des exploitations, l’esprit coopératif qui est l’ADN de la filière, mais surtout l’environnement. » L’argument principal avancé par le géographe est avant tout d’éviter la pollution des sols et des rivières de Franche-Comté. « Le Doubs, la Loue et l’Ognon doivent être protégés dans notre région où le sol est karstique, une pollution serait beaucoup plus violente et visible que dans d’autres secteurs comme l’Alsace ou la Bretagne » selon Gilles Fumey.
Alors, que faire ? « C’est simple. L’Interprofession peut limiter la taille des fermes en définissant un nombre de vaches maximum pour être dans l’AOP. Une contrainte pour écrire l’avenir. Sachant que les décisions non prises au niveau local, le seront au niveau européen... »

"Rester ferme sur la direction à prendre"

• Laurence Bérard, anthropologue, chercheuse au CNRS (technopôle Alimentec à Bourg-en-Bresse) :

Anthropologue au CNRS et responsable d’une antenne de recherche au technopôle Alimentec à Bourg-en-Bresse, Laurence Bérard travaille sur les productions agricoles et alimentaires d’origine. « La culture de la région Comté, même si le monde change, me semble très imprégnée d’un esprit collectif, coopératif avec un tissu encore important de fruitières. Je crois beaucoup à la capacité des hommes, avec des leaders au sein d’un collectif fort. Evidemment, rien n’est jamais acquis et le Comté n’a pas toujours eu cette situation florissante. »
L’enjeu ? « Ce sera de rester ferme sur la direction à prendre. Le robot de traite, par exemple, est un danger. L’interdire me paraît être un bon signal. Il faudra aussi continuer à favoriser l’agri-biologie avec une bonne gestion des traitements, des engrais et limiter la production des animaux. Les consommateurs sont sensibles à ces logiques, car ils se sentent trop souvent coupés de l’origine du produit, de son mode de production. Alors bien sûr, certains diront que vous restez sur des préceptes trop « traditionnels ». Mais la tradition n’est pas figée : elle consiste à choisir ce qu’on veut conserver du passé, pour le transmettre. C’est au contraire quelque chose de très dynamique ! »

"Valoriser les effluents d’élevage pour produire de la chaleur et du biogaz"

• Philippe Jeanneaux, économiste et enseignant-chercheur à Vetagro-Sup Clermont-Ferrand :

Philippe Jeanneaux a travaillé pour la FDCL du Doubs de 1992 à 1997. L’économiste connaît donc bien la filière. Quels enjeux pour demain ? Créer une discipline collective garante de la cohésion des éleveurs ; adapter les systèmes d’élevage aux ressources locales et tenir compte des solutions innovantes de valorisation énergétique. Pour l’économiste, qui se souvient des menaces, en 2008, de certains éleveurs de quitter la filière pour celle du lait standard, « la gestion de l’après-quotas nécessite une discipline collective ». « Récemment, j’ai vu des fruitières se faire concurrence pour vendre leurs surplus de lait non transformable en Comté. La maîtrise de l’offre doit être pensée à l’échelle de tous les fromages AOP. »
Par ailleurs, maintenir des exploitations de taille « modeste » est souhaitable : « l’agrandissement des fermes pèserait sur l’organisation du travail de l’éleveur avec des parcellaires plus vastes et pousserait à recourir à des pratiques de fertilisation plus intensives et à plus d’aliments complémentaires, pour adapter les ressources. »
Les questions énergétiques sont aussi à considérer. « Les fruitières peuvent valoriser les effluents d’élevage pour produire de la chaleur et du biogaz, ressources dont elles sont très dépendantes. Elles pourront ensuite restituer à leurs adhérents du digestat, qui augmente la valeur fertilisante des effluents et réduit les émissions de gaz à effets de serre et les pollutions aquatiques. Un projet collectif porteur d’innovation et de développement territorial ! »

"Maintenir un cahier des charges rigoureux et un contrôle local de la filière"

• Daniel Ricard, géographe à l’Université Blaise Pascal Clermont-Ferrand 2 :

Daniel Ricard, enseignant-chercheur originaire du Cantal, a soutenu une thèse sur « Les montagnes françaises » en 1993, qui l’a amené à analyser la quasi-globalité des productions laitières et fromagères AOC. Il constate : « Le Comté s’est toujours distingué des autres, qu’il s’agisse du tonnage (30 000 tonnes en 1980 contre 65 000 tonnes aujourd’hui) ou du prix de son lait ». Il salue l’organisation de cette appellation d’origine qui fonctionne, « mieux que d’autres », sur une base solide : un cahier des charges contraignant et des hommes à la capacité d’analyse basée sur le long terme.
Pour Daniel Ricard, l’avenir de la filière Comté présentera un enjeu triple : le maintien d’un cahier des charges rigoureux, un contrôle de la filière par des acteurs locaux ainsi qu’une bonne gestion de la libéralisation des marchés et de l’après-quotas. Ce dernier point pose bien sûr la question des volumes, « un thème sur lequel la filière réfléchit et se prépare depuis longtemps ».

"Résister aux tendances productivistes"

• Patrick Mercier, Président de l’Organisme de Défense et de Gestion du Camembert de Normandie :

« Votre filière a quelque chose d’extraordinaire vu d’ailleurs ! Vous protégez le paysage et un savoir-faire pour fabriquer un produit gastronomique, vous procurant la réussite économique. Je connais un jeune agriculteur du Haut-Doubs qui a 30 vaches. Il prend des vacances, a une compagne, attend un enfant, a un projet de salle de traite et construit une maison avec quatre chambres d’hôtes.
Vu de Normandie, cette sérénité, ce bonheur-là avec un si petit troupeau, c’est enviable ! Le danger ? Il vient de l’intérieur à mon avis. L’individualisme et l’instantané sont véhiculés partout dans notre société. Certains demandent un relâchement du cahier des charges et du droit à produire. La tentation d’une poignée d’entre vous à entrer dans un système productiviste pourrait mettre en danger la dynamique très positive des fruitières. Cela tient à peu de choses parfois. Il faut préserver votre modèle agricole familial, unique et moderne, et gérer le manque. On n’a pas forcément intérêt à couvrir tout le besoin, si cela déstabilise nos valeurs. »