La coopération, un modèle d'agriculture durable

Un matin de juin 2006 à Doye. Comme tous les jours, le fromager est à son ouvrage dans la fruitière. À côté de la mairie (à gauche) et de l’église, le site est symbolique de l’importance de la fruitière dans la vie rurale du Jura, du Doubs et de l’Ain.

À travers la fruitière, la coopération a permis de mettre en place un système original de production pour le plus grand plaisir des consommateurs. Cette histoire qui commence dans les années 1260 a su passer les siècles et les écueils. Dans les moments les plus critiques, les bonnes questions ont pu être posées. 

Un système d’organisation envié par de nombreuses filières françaises. Un prix du lait parmi les plus forts de France, peu dépendant des accords nationaux. Des coopérateurs acteurs de leur avenir. Des produits AOC de référence, avec bien sûr le Comté en figure de proue. Des entreprises qui ne sont pas délocalisables. Quelle est donc cette terre d’élection ? Les territoires de la Franche-Comté voués aux AOC– le Jura et le Doubs – sans oublier l’Ain voisin.

Et d’où vient cette situation ? De loin. D’un temps qu’on appelle Moyen-Age. Moderne. Le mot n’existait probablement pas à l’époque, quand l’un des maîtres du pays, Jean de Chalon-Arlay, prend une décision moderne : il autorise des paysans à mettre leur production de lait en commun, à s’associer.

C’est la naissance des fructeries. Nous sommes dans les années 1260/1280.

L’épopée des fruitières et de la coopération commence. Elle évolue lentement pour déboucher dans la deuxième partie du XXe siècle, période où ce qui n’est pas moderne ne peut décemment continuer à exister.

Dans ces années 1970, tandis que les AOC commencent réellement à se structurer, le monde des fruitières est en crise. Comme le rappelle Gérard Aymonier, « c’est le temps des vendeurs de lait ». Nombre de fruitières mettent la clef sous la porte. Et la crise de la grande structure d’affinage coopératif, l’UCFFC, n’arrange rien.

C’est aussi le temps où la société change, les campagnes veulent leur part de confort... moderne. Dans la cuisine, on rangera donc la vieille table en bois massif au grenier pour la remplacer par du mobilier en formica. Les modes alimentaires se modifient. Pain, patates, vin, matières grasses : l’inquisition alimentaire écrème.

Tout est rude pour le pays pendant cette mutation agricole. Pour plomber un peu plus le tout, normes et règlements en tout genre apparaissent. Il n’y a pas que de la résignation.

À travers l’interprofession du Comté, une idée fait son chemin pour rebondir : ne pas se considérer comme de simples producteurs de lait mais avant tout de fromages et se l’approprier encore plus.

Quelques longues années plus tard, il apparaît que le qualificatif moderne refait surface à propos des fruitières et de la coopération. Ceux qui ont tenu peuvent être fiers. Le système prouve son efficacité et donne des leçons de citoyenneté locale. À côté de la mairie, de l’église, de l’école, le bâtiment de la fruitière est une fierté dans un village.

Méfions-nous toutefois d’un tableau idyllique.

La fruitière est le symbole, la coopération reste l’outil. Si les sociétaires sont propriétaires de leur outil de travail, un poids énorme pèse sur les administrateurs – dont le président –, fonctions intégralement bénévoles, on ne le répétera jamais assez.

Le bureau du président est de plus en plus encombré. On y trouve le code du travail, les audits en tout genre – sanitaires, commerciaux –, les textes réglementaires évoluant en permanence, un répertoire téléphonique devenu quasiment un annuaire. Il ne s’agit plus simplement de constituer un couple solide avec le fromager et de pérenniser des liens avec l’affineur. Il faut assurer le revenu des sociétaires, gérer l’entreprise avec le personnel, nouer des relations avec quantité d’organismes, et surtout veiller à l’ambiance.

L’histoire a commencé dans les années 1260, autant dire qu’il est nécessaire de regarder l’évolution sur le long terme et se rendre réellement compte des avantages que procure la fruitière. Un système qui a su progresser dans l’adversité et s’adapter sans se renier, bien au contraire. En général, la vieille table en bois est redescendue du grenier. Et il y a un ordinateur dessus.

Paroles de présidents

Claude Pourchet : « L’essentiel dans une fruitière: l’esprit de coopération »

« La fruitière, c’est un lieu de rencontre qui fait vivre nos petits villages, nos familles, c’est le fruit de notre travail. Ce qui est essentiel dans une fruitière, c’est l’esprit de la coopération. Il faut trouver des présidents dynamiques avec beaucoup de temps de libre. C’est de moins en moins évident. À 61ans, je pensais passer la main mais personne n’a voulu la place. La méthode : écouter, se causer, se rencontrer, s’informer, lire, être diplomate et surtout être clair. »

Fruitière de Maison-du-Bois–Lièvremont (Doubs), 8 sociétaires

Christophe Vincent : « Les investissements sont primordiaux »

« Je suis président depuis cinq ans. Je n’étais pas candidat. On le fait pour rendre service. On y prend goût. Il faut d’abord responsabiliser les sociétaires, organiser des commissions, déléguer et être extrêmement diplomate. Le poids du président reste primordial. Ensuite, il faut que les salariés soient autonomes. Nous avons 12 salariés, pour un président, c’est extrêmement complexe à gérer. Les projets sont importants : les investissements sont primordiaux, c’est ce qui assurera notre rémunération à long terme. Nous allons bientôt ouvrir une salle de dégustation pour les visiteurs. Nous réfléchissons beaucoup aux conditions de travail pour conserver nos salariés et, dans des zones comme la nôtre, il faut aussi prendre en compte des activités comme le ramassage. »

SCAF du Haut-Jura aux Moussières (Jura), 21 sociétaires

Pascal Girod : « Il faut aussi faire les bons choix »

« Je suis président depuis 2000. Être coopérateur aujourd’hui, c’est se sentir intégré dans la filière Comté, s’appuyer sur des racines et bénéficier d’une économie valorisante, ce dernier point prend une part de plus en plus importante. Dans une structure comme la nôtre qui emploie huit personnes, la gestion du personnel est difficile car nous ne sommes pas formés pour ça. Il faut aussi faire les bons choix. D’ici quelques années, nous allons investir à nouveau : il s’agit de ne pas se tromper. Peut-être aussi ne sommes-nous pas assez reconnus. Nous faisons vivre une cinquantaine de familles. Ça compte dans une zone rurale comme la Petite Montagne. »

Coopérative d’Arinthod (Jura), 23 sociétaires

Daniel Chabod : « Fruitière, c’est beau comme mot, il faut défendre ce mot »

« Je suis président depuis 1999. Je n’ai jamais reculé devant les responsabilités. Il y a de la motivation. C’est dur et prenant à la fois. Il y a d’abord les sociétaires pour lesquels il faut avoir le meilleur résultat possible. Et c’est une entreprise à faire tourner. Le fromager est là depuis 1989. C’est un facteur de stabilité et de sécurité qui permet de travailler en confiance. Tous mes sociétaires ont conscience de fabriquer de beaux produits : on vend des fromages, pas du lait, ça implique plus de devoir sur la qualité finale. Et c’est en vendant des fromages que nous gagnons notre vie. Abandonner, ce serait laisser la place à d’autres qui n’auront pas les mêmes principes. Nos ancêtres ont créé tout ça et on en tire les fruits aujourd’hui. Ça vaut le coup de se battre et de ne pas baisser les bras. Il y a plus qu’un esprit fruitière à défendre : il y a aussi la race Montbéliarde, notre pays, notre mode de vie. Pour les villages, la fruitière c’est important, on est content d’y envoyer les touristes. Fruitière, c’est beau comme mot. Défendons ce mot.»

Fruitière des Jarrons (Doubs), 7 sociétaires

François Duboz : « C’est ma passion, une formidable satisfaction »

« Je suis président depuis 13 ans et j’arrête. Pourtant c’est ma passion. Il faut savoir passer la main, car à la longue, on a tendance à tout faire tout seul et à croire que tout est à vous. Quand on a réussi ensemble à construire un bel outil de travail et que l’on peut assurer une bonne rémunération, on est simplement content, c’est une formidable satisfaction. Les gens y trouvent leur compte, ne font pas de reproches, ne critiquent pas à tort et à travers. Ce bel outil, c’est comme s’il était à moi. Mais il est à chacun d’entre nous. Il est vrai que la fonction de président est très difficile, le temps passé à régler seulement les questions administratives est énorme. J’ai eu la chance de travailler avec un fromager, Jean-Marie Prin, qui est resté 28 ans et qui vient de partir en retraite. C’était un atout considérable. Le différentiel des prix montre qu’on a toujours raison. On s’aperçoit qu’on est dans le vrai. Il y en a aujourd’hui qui veulent entrer dans la filière et nous jetterions l’éponge ? Quelle idée ! »

Fruitière de Chilly-sur-Salins, 11 sociétaires

Paroles d'expérience

Présidents respectifs des fédérations des coopératives laitières du Jura et du Doubs, membres du bureau du CIGC, Gérard Aymonier et Yves Jeunet ont quitté ces fonctions. Alors qu’une nouvelle génération les remplace, ils ont bien voulu regarder dans le rétro, presque « à chaud », les principaux événements qui les ont marqués tout au long de ces années passées au service du Comté.

 

Gérard Aymonier : " Ceux qui croyaient à l’AOC étaient pris pour des antiquaires "

Quand avez-vous commencé votre vie professionnelle ?
J’ai repris la ferme familiale en 1972 avec mon épouse Christiane. À l’époque, nous étions adhérents à la coop de Marnoz et j’étais plutôt intéressé par les questions liées à l’élevage, je participais d’ailleurs à la commission sélection de Jura-Bétail. Je suis devenu très jeune président de la coop de Marnoz et président de la FDCL du Jura en 1982 après la démission de Jean Seguin. Je suis vite entré au bureau du CIGC en 1983 à 35 ans. Je dois rendre hommage à Noël Gentier décédé récemment. Il avait confiance en moi et a poussé ma candidature, même si d’abord je n’étais pas très chaud, car j’étais quand même jeune pour de telles responsabilités.

Vous avez pris rapidement des responsabilités. Quelles étaient vos motivations ?
J’ai connu et partagé les convictions du mouvement « Chrétiens dans le monde rural»: prendre en considération tout le monde et ne laisser personne au bord de la route. Mais à 20 ans, je n’aurais jamais pensé que mes engagements me conduiraient aussi loin. Les journées ont été longues et les nuits courtes ! Mon épouse Christiane m’a épaulé et soutenu. C’est très important.

Quel état d’esprit régnait dans les années 1970 ?
La situation était difficile. Le courant dominant était plutôt aux vendeurs de lait qu’aux producteurs de fromages. La FDCL du Jura refusait de siéger au CIGC et elle affichait une position d’obstruction. J’ai expliqué que nous étions à côté de la plaque. Nous nous sommes rapprochés du CIGC pour nous intégrer dans une véritable politique de filière. Il faut ajouter qu’à l’époque ceux qui croyaient à l’AOC étaient pris pour des antiquaires. La tendance était d’aller vers les acheteurs de lait qui nous considéraient comme des attardés. Il fallait imposer nos règles. Il fallait aussi imposer un autre discours : arrêter de parler de contraintes de production mais de règles, et voir derrière le cahier des charges un cahier des chances.

Comment voyez-vous le Comté aujourd’hui ?
Avant, il y avait des hauts et des bas dans les prix. Grâce à nos efforts, en développant la promotion, la publicité, nous avons réussi à avancer sans crise importante. Toute l’interprofession a oeuvré dans cette optique. La vie de la filière a évolué. J’étais pour le maintien de la coulée*, mais il fallait savoir s’adapter. À une époque, j’allais tous les jours chercher le lait d’un autre sociétaire dans un village voisin. On y a perdu dans le domaine de la convivialité. Par contre, nous n’aurions pas dû accepter le ramassage du lait à 4 °C. D’ailleurs, beaucoup de fruitières passent aujourd’hui à 12 °C. Nous l’avons fait à Salins depuis trois ans environ.

Parmi toutes les décisions prises au sein du CIGC, quelles sont celles qui vous ont marqué ?
La réduction de la zone AOC, la limitation géographique du ramassage, les nouvelles règles mises en place, toutes ces décisions difficiles à prendre. Il faut prendre du temps pour les mettre en place, discuter, mais une fois les décisions prises, il faut être ferme et elles doivent être valables pour tout le monde. Il y eut même des points de friction : je n’ai pas été d’accord avec la gestion du plan de campagne tant que les plaques vertes n’ont pas été ramenées aux quotas laitiers.

Comment doit se manifester aujourd’hui le sens du collectif que vous avez défendu ?
Le Comté ne vit pas dans sa coquille. Il doit aussi faire face à des problèmes qui ne sont pas seulement économiques mais relèvent parfois de l’irrationnel. Dans le Comté, la qualité gustative et la diversité du fromage ont beaucoup progressé, mais que deviendront-elles, et à quoi servira le coup de main du fromager si nous regroupons encore et toujours les ateliers ? Il faut assumer le social et les normes. Il faut aider, seconder les présidents de coops dans leur tâche.
Pour eux, c’est de plus en plus dur. Ils doivent se sentir épaulés.

 *Apport du lait deux fois par jour par les producteurs à la fromagerie

Yves Jeunet : Au bureau du CIGC, on mouille sa chemise

Vous devenez président de la fruitière de Villers-sous-Chalamont en 1985. Quelle est votre motivation ?

J’ai effectivement succédé à Joseph Chabod. C’est une fonction qui m’intéressait car nous sommes dans une filière où le collectif est important. Il faut donc s’engager. À l’époque, Joseph Chabod était aussi président de la FDCL du Doubs.

Comment avez-vous vécu votre fonction de président de fruitière ?

Un président de coop a bien sûr un rôle de gestionnaire, mais cela ne se réduit pas au prix du lait payé. Ce prix du lait ne dépend pas que de la gestion comptable. C’est un ensemble de choses. Comme pour affiner le fromage, il faut une ambiance de cave ; pour faire avancer la coop, c’est la même chose. Il faut mettre de l’huile. Amener tout le monde vers les bonnes décisions. Par exemple le ramassage du lait. Nous y sommes venus très doucement car nous avions du mal à nous imaginer sans la coulée, ce temps de rencontre si important. Il fallait remplacer la coulée par autre chose. Un sociétaire s’en est occupé, il ne manquait jamais une occasion pour réunir tout le monde. Dans un village de 250 habitants, où tous les producteurs sont sociétaires de la fruitière, c’est un noyau de vie et de rencontre vital. Il faut le préserver. NdC : Vous avez pris la tête du Comité Technique du Comté...

J’ai occupé ce poste pendant une dizaine d’années. Pour moi, ce furent des années passionnantes où j’ai eu du plaisir à me frotter à tout le monde, dans toute la zone AOC. C’est un lieu formidable pour connaître le Comté. Nous avons multiplié les rencontres avec mes collègues présidents de coops mais aussi avec les fromagers qui sont des gens sensationnels. Je crois que nous avons bien travaillé et la qualité générale s’est améliorée.

Les années 1990 ont été marquées par de grands bouleversements, avec notamment les mises aux normes. Comment avez-vous vécu cette période ?

Il fallait faire preuve de bonne volonté avec l’administration, je pense que ça a été aménagé d’une façon intelligente. Sur le terrain, ce n’était pas facile, mais il fallait le faire. Aujourd’hui, avec la pression de la sécurité alimentaire et tout ce qui en découle, nous nous sommes garantis, et on voit que nous avons su imposer les bonnes orientations. Quand ça allait trop loin, par exemple sur l’utilisation du bois ou du cuivre, le CIGC a été assez fort pour éviter les dérapages. Et garder notre spécificité.

Vous voilà ensuite président de la FDCL du Doubs début 1997 puis membre du bureau du CIGC. Comment l’avez-vous appréhendé ?

Une chose est sûre : rentrer au CIGC, et surtout au bureau, c’est « physique ». Une réunion de bureau a lieu tous les mois. C’est une journée intense où on mouille sa chemise. Ce n’est pas de la réunionnite. Mais quand on en sort, on a l’impression d’avoir palpé du concret.

Parmi toutes les décisions prises par ce bureau, quelle est celle qui vous a marqué ?

Je pense à la gestion des plaques vertes en fonction des quotas laitiers. C’était un virage important. À ce stade, quand on est au bureau du CIGC, on n’est pas seulement représentant d’un collège. Il faut savoir prendre en compte les intérêts de chacun et se positionner aussi en son âme et conscience.

Comme président de la FDCL du Doubs, quelle a été votre ligne de conduite ?

Mon objectif a été de construire des fruitières solides en essayant de faire passer un message de responsabilité collective. Si on a un prix de lait intéressant, c’est qu’il y a tout un tas de raisons. Il faut savoir se placer sur la durée. Par exemple, partir d’une coop pour quelques centimes, c’est peut-être intéressant à court terme, mais au-delà, qui sera vraiment gagnant? Il faut savoir ce que l’on veut au niveau du produit, ne pas le dénaturer et évoluer sans perdre notre âme. Et une des clefs, c’est le cahier des charges: il faut le respecter et le resserrer.

Sur quels dossiers auriez-vous encore aimé travailler ?

Le maintien d’un maximum d’ateliers. Est-ce qu’on a encore le droit d’en perdre ? Je ne crois pas.

Comment vous sentez-vous après toutes ses années ?

Comme enrichi par des années de débats, d’engagements, de réflexions. Sans oublier les rencontres avec des personnalités comme Claude Bonnefoy, Michel Grillot et bien sûr le regretté Yves Goguely. Nous étions très proches, ce genre d’affinité où il n’y a pas besoin de beaucoup de mots pour se comprendre.