Le paysage nous en dit long... (juillet 2016)

Lecture de paysage à Laviron : la prairie domine

(publié le 31 juillet 2016)

(Photo © CIGC/Petit)
(Photo © CIGC/Petit)

• Par Pascal Bérion
Maître de conférences en Aménagement de l’espace et urbanisme
Université de Franche-Comté / Laboratoire ThéMA UMR CNRS 6049

La fruitière de Laviron est localisée dans la partie nord du département du Doubs. Son terroir appartient à l’ensemble géographique dit du premier plateau du massif du Jura. Les altitudes s’étagent entre 700 et 850 mètres. Seize producteurs, implantés sur les communes de Laviron et sa voisine Surmont mettent en commun leur lait pour le transformer en Comté. L’étude bibliographique de documents historiques met en lumière d’une part que la spécialisation dans l’élevage laitier est ancienne et que d’autre part elle s’est développée de façon significative depuis 130 ans sous l’effet de l’abandon des cultures vivrières qui assuraient la subsistance des populations villageoises au profit d’un agrandissement de la sole consacrée aux prairies pour soutenir le développement du cheptel bovin et de la production laitière. Le modèle adopté est commun à ce qui se pratique à l’échelle du massif jurassien : valoriser le lait, matière périssable, en fromages de garde, puis les vendre à des affineurs. Pendant plusieurs décennies, les fromagers de Laviron ont fait de emmentals, comme cela était d’usage dans cette partie du Doubs, mais, ils furent précurseurs en le remplaçant par le Comté dès les années 1970.

La communauté agricole qui organise ce terroir utilise un peu plus de 1 000 hectares. Il apparaît qu’une certaine pression foncière est à l’œuvre. Elle répond à trois caractéristiques : une forte densité d’exploitations agricoles, une taille moyenne de seulement 67 ha par ferme et une production laitière logiquement plus intensive avec une productivité moyenne de 3 600 litres par hectare. Les prairies dominent. A proximité immédiate des stabulations elles sont dédiées au pâturage quotidien des vaches laitières, dans les quartiers plus éloignés et parfois situés sur les parties les plus hautes et les moins plane du finage, elles accueillent les génisses et la vaches taries. Enfin, de grands blocs de prés de fauche s’agencent et forment une mosaïque parcellaire qui nous rappelle que nous sommes ici dans « openfield ».

Le village de Laviron s’étire le long des axes de circulation. Il présente l’originalité d’être composé de deux éléments : le village éponyme orienté en demi-cercle d’est en ouest et 500 m plus au nord le hameau dit du Petit Laviron. L’habitat traditionnel est à dominante de fermes pastorales à pignon. Certaines sont agencées en rangées mitoyennes composées de deux à trois fermes dotées de trois travées : logis, grange et étable. Témoin de la forte présence de l’élevage dans le village, la commune de Laviron s’est autrefois dotée de nombreuses fontaines, d’une facture architecturale soignée, pour abreuver les troupeaux été comme hiver.

Un relief plus simple à décrire qu’à expliquer

Plusieurs fermes d’écarts sont dispersées dans le finage et forment quelques agglomérats (La Joux, La Faye). Les évolutions contemporaines consistent à « sortir » les fermes du village au profit d’installations modernes et confortables implantées dans le finage et aussi à faire construire quelques lotissements pavillonnaires (deux sont identifiés) dans des parcelles attenantes aux fermes qui autrefois servaient de pâture pour les vaches en attendant que les foins et les moissons soient récoltés pour que l’usage du droit, dit de vaine pâture, soit autorisé.

Le relief du terroir de Laviron est plus simple à décrire qu’à expliquer car, à cet endroit, la géomorphologie est riche d’une succession d’évènements et de processus patiemment agencés pour donner les formes observées actuellement. Pour simplifier, le relief comprend deux ensembles orientés est-ouest. Le premier, situé au sud, forme une vaste zone plane, incurvée en son centre qui s’étend de Laviron à Pierrefontaine-les-Varans. Les zones les plus basses accueillent quelques formations marécageuses. Dans l’ensemble, cet espace est quasi intégralement occupé par les prairies. Il comporte peu de haies et témoigne de traces visibles d’une intense érosion karstique (les affleurements rocheux et les dolines sont nombreux). Le village de Laviron fait la transition avec la seconde partie plus hétérogène sur le plan topographique et de son occupation. Il s’agit d’une zone où une série de petits plis montagneux orientés est-ouest sont tronçonnés par des failles nord-sud. Il en résulte une topographie irrégulière où d’étroits vallons composés de prairies s’étirent en étant bordés par des escarpements accueillant le couvert forestier. Il apparaît d’ailleurs dans le terroir de Laviron que les lisières des forêts sont nettes et bien entretenues et que des enrésinements de parcelles de moindre intérêt agronomique se sont opérés dans les zones où le relief est plus prononcé.

Au final, le terroir de Laviron-Surmont participe du dynamique bassin laitier que l’AOP Comté organise sur les plateaux du Doubs. La rente fromagère assure une rémunération équitable du travail des éleveurs qui est mise au profit d’investissements dans le capital de production des fermes et de la fromagerie. La forte densité agricole et sa bonne santé économique nous rappelle la singularité de l’AOP Comté. Il n’est pas vain de parler d’un terroir qui produit une rente territoriale dont il faut s’assurer de la transmission tant elle est originale à l’heure où dans les grands bassins laitiers de l’Europe occidentale le lait se vent péniblement à 260 € par tonne.