Les éditoriaux d'Alain Mathieu

Automne 2010 : Quel beau métier que celui d'agriculteur !

Au cours des derniers mois, des réactions de violence, des manifestations, des blocages de produits laitiers, dans les rayons des GMS, ont exprimé le désarroi de nombreux producteurs de lait français qui voient avec panique se profiler les contours d’une agriculture industrielle, c'est-à-dire sans eux et leur famille.
Nous ne savons si le sort qu’ils craignent ainsi deviendra réalité. Évidemment, nous espérons très vivement le contraire ! La logique de la filière Comté, à l’opposé, basée sur une agriculture familiale et des chefs d’exploitation responsables nous permet de garder un avenir ouvert et de pouvoir affirmer : « Quel beau métier que celui d’agriculteur ! » Notre chance, producteurs de lait à Comté, au terme d'une carrière bien remplie, est de pouvoir transmettre notre exploitation, si possible à nos enfants, mais la transmission est déjà en soi une belle réussite. D’ailleurs, nous y travaillons une bonne partie de notre parcours, conscients de la valeur de ce dont nous avons hérité et n’ayant de cesse que de le transmettre, après l’avoir adapté aux contraintes de la décennie.

Ce métier d’opérateur dans la filière Comté présente plusieurs caractéristiques.
Celle qui me vient le plus immédiatement à l’esprit est celle de la dignité, la capacité à agir librement, dans le respect de chacun. Être producteur de lait signifie chez nous exercer des choix : celui de notre parcours technique, les uns privilégient le soin de leur troupeau et sont des éleveurs dans l’âme, d’autres sont d’excellents gestionnaires de prairies et de leurs valeurs floristique et fourragère, d’autres sont des managers et optimisent le revenu de l’exploitation, d’autres s’expriment dans la gestion de leur fromagerie ou dans l’accueil touristique ; et il faut dire, que pour la plupart, nous exerçons, à des degrés divers, chacune de ces passions. Cette dignité se retrouve également en aval de la filière, dans les exercices du métier de fromager et de celui d’affineur.

La solidarité est le deuxième élément de notre quotidien.
La vie de notre filière fourmille de rencontres et de lieux de débats, – les comices, les assemblées de fromagerie et d’unions d’affinage, les rituels classements des fromages, la commission des contrats, les gérances de fromagerie, les commissions interprofessionnelles, etc. – qui sont parfois des lieux de confrontation, mais qui sont autant d’occasions d’alimenter le tissu relationnel, la trame de vie, qui nous rappelle les fondamentaux de notre patrimoine : il y a des siècles les fructeries naissaient de la nécessité de réunir le lait de plusieurs producteurs pour faire un seul fromage, et aujourd’hui notre filière résiste à la logique destructrice ambiante du chacun pour soi et du toujours plus, parce qu’aucun de nous n’est jamais seul. Notre vie sociale est riche d’échanges et parfois d’affrontements, mais la rencontre est la clef de notre quotidien.
Si aujourd’hui la réussite économique facilite l’adhésion à la filière Comté, il fut des temps pas très éloignés où le doute planait sur la pertinence de nos choix.
Mais même alors, cette filière ne s’est pas départie de ses valeurs cardinales, dignité et solidarité, les jeunes agriculteurs ont continué à s’installer en nombre, la relève de nos fromagers a toujours été assurée, et tous nos affineurs ont installé leur successeur.
Quels beaux métiers nous exerçons, et c’est avec énergie que nous nous battrons pour assurer leur pérennité.

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