Les éditoriaux d'Alain Mathieu

Automne 2011 : Faut-il plafonner la taille des exploitations ?

La question du plafonnement de la taille des exploitations s’est posée il y a quelques années pendant la phase d’instruction du nouveau décret. Des hypothèses avaient été avancées et soumises au débat avec les syndicats des agriculteurs, en termes de maxima de surface et de nombre d’associés.

Le caractère familial de l’exploitation produisant du lait à Comté justifiait avec son procédé artisanal d’élaboration cette approche d’encadrement, chacun voyant le Comté perdre son âme si le lait devait être produit dans des exploitations qui ont perdu leur essence familiale. Au bout de deux ans de réflexion, cette tentative réglementaire fut abandonnée, moins pour les difficultés juridiques qu’elle supposait, que pour des raisons plus fondamentales : comment avec une vocation extensive justifier d’une limitation de la surface, ou comment dans une région viscéralement communautaire limiter le nombre d’associés d’un GAEC.

Les tendances prises dans l’agriculture aujourd’hui montrent que pourtant la question reste d’actualité. Le Comté c’est d’abord une communauté solidaire d’agriculteurs, de fromagers, de responsables de fromagerie et d’affineurs. Dans le domaine agricole, l’expression «il vaut mieux avoir des voisins que des hectares» reste à la base des logiques d’aménagement du territoire et de solidarité qui structurent notre filière.

Cependant, l’agrandissement des troupeaux que nous constatons aujourd’hui nous crée quelques inquiétudes. Bien sûr les projets bien pensés, bien structurés ne sont pas concernés par cette réflexion, mais nous sommes bien interpellés par des projets qui ne reprennent pas toutes les valeurs de l’AOP Comté.

Nous avons déjà constaté que l'effectif d’un troupeau, par rapport aux capacités d’hébergement, par rapport à l’installation de traite et par rapport à la capacité de pâturage, pouvait avoir des répercussions négatives sur la qualité du lait. Et nous insisterons plus volontiers sur les questions identitaires : plus un troupeau est important, plus il est difficile à déplacer. Il s’en suit une tentative de sédentarisation, avec dans certains cas le développement de l’affouragement en vert, les animaux ne vont plus en pâture, c’est l'herbe qui leur est amenée chaque jour. Une clause du décret Comté limite cette pratique de l’affouragement en vert à un repas par jour, mais elle avait été prévue pour dépanner les producteurs sur des périodes limitées. Certains l’utilisent aujourd’hui de manière systématique et d’autres n’hésitent pas à passer outre la limite. Pour ces derniers il est certain que les procédures de contrôle les amèneront soit à rentrer dans le rang soit à quitter la filière. Mais au-delà nous n’hésiterons pas s’il le faut à revenir à des conditions d’utilisation de l’affouragement en vert qui soient plus limitatives. Pourquoi cette obstination ? Certains producteurs pourraient croire comme c’était le cas général pendant les années 70-80 que «tous les laits sont blancs», signifiant par là que peu importe les conditions de production.

Or vendre une AOC, c’est vendre un tout à identité certes gastronomique, mais aussi culturelle, et pour le Comté ses fruitières, ses vaches Montbéliardes ou Simmental paissant dans les prés du Massif du Jura constituent aussi une part importante de son argument de vente. D’autre part sur le plan technique, quand l’on sait l’importance de la microflore naturelle du lait dans l’identité finale du Comté, il n’est pas du tout sûr que l’abandon du pâturage n’ait pas des répercussions sur le produit lui-même.

Enfin l’agrandissement des troupeaux pose également des questions environnementales quant aux capacités des surfaces à valoriser les effluents qui en sont issus sans créer de problèmes de pollution.

À court terme, quand un projet d’agrandissement est inéluctable il est bien sûr prioritaire qu’il soit accompagné d’une politique de conseil qui prévienne les risques afférents et l’esprit de la filière doit y être intégré. Mais il faudra aussi réfléchir à des clauses réglementaires plus précises, par exemple en encadrant mieux la pratique de l’affouragement en vert. Et enfin si cela ne suffit pas, il faudra peut-être revenir à un débat plus global sur la limitation de la taille des troupeaux. Si tel était le cas nous affronterions bien sûr de nombreuses oppositions, toutes partiellement fondées.

Mais tout en les prenant en compte nous ne perdrons pas le cap : toute évolution réglementaire ou technique, apparemment sans incidence directe sur le produit, doit aussi se penser en fonction de la crédibilité et de l’image du Comté. Le niveau de valorisation que nous en espérons vaut bien un tel préalable. Et en ce domaine rien n’est plus fragile. Il faut le marteler, le prix du Comté est sa caractéristique la plus vulnérable qui soit. Aucun acteur de la filière n'a le droit de l'oublier.

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