Les éditoriaux d'Alain Mathieu

Hiver 2010 : Évoluer sans perdre son âme

Depuis plusieurs mois, le président de l’interprofession du Comté que je suis est invité par les médias à émettre un avis sur le sort d’Entremont. Nous sommes tous très concernés par l’avenir de la branche Comté d’Entremont qui traite le tiers du tonnage de notre filière et mon refus de répondre aurait pu être mal interprété. Mais chacun conviendra que c’est un exercice très délicat, car l’interprofession du Comté est au service de l’AOC et à l’écoute de tous les opérateurs de sa filière.

Pourquoi donc y revenir dans cet éditorial ? C’est parce que je veux rappeler qu’on peut être « grand groupe » et agir en conformité aux intérêts d’une filière traditionnelle, par sa politique qualité et par sa politique d’investissement. Nous devons donc éviter le piège de la diabolisation et avoir confiance en nos valeurs. J’en profite pour souligner une caractéristique de notre filière rarement évoquée : celle de l’évolution du capital de ses entreprises. En effet, en Comté nous sommes aux antipodes de l’évolution de nombreux autres secteurs où la rémunération du capital se fait au détriment de l’investissement industriel. C’est un atout précieux et nous devons nous réjouir à chaque inauguration de caves d’affinage ou de fromageries rénovées. Et je dis ici ce que mes interviewers ont rarement repris : ce comportement d’investisseur est général à la filière Comté, touchant tout autant les coopératives fromagères, les artisans fromagers, les affineurs traditionnels et les grands groupes tels Entremont et Lactalis. Savourons notre chance, le Comté est perçu par tous comme un capital précieux dont il est l’intérêt partagé de faire fructifier les rameaux plutôt que de les vider de leur substance. Chacun a bien sûr intérêt au succès du Comté, mais, pour ce faire, respecte le produit en cherchant à devenir meilleur. Et d’ailleurs, il convient de souligner que ce qui se passe au niveau du capital financier vient aussi de se passer au niveau de l’investissement immatériel mais primordial qu’a été l’élaboration d’un nouveau cahier des charges. Il y a eu bien sûr des négociations, parfois musclées autour de telle ou telle clause, il faut s’en réjouir car la négociation est l’élément constitutif du respect de l’autre, mais finalement il y a accord total pour que notre nouveau décret hausse encore le niveau d’exigence et d’authenticité du Comté.

Nombreux sont parmi nous ceux qui se souviennent de l’inquiétude qui nous a habités lors de l’arrivée des groupes extra-régionaux au début des années 1990. Nous craignions de perdre notre âme. 15 ans après, nous savons que nous ne l’avons pas perdue. Je vois, parmi les causes de cette évolution, le fait que, d’une part, nous avons privilégié la discipline à s’appliquer à soi-même plutôt que de vouloir réduire l’autre, et d’autre part, il n’est pas impudique de dire que nous avons respecté nos nouveaux interlocuteurs comme eux-mêmes ont su respecter une filière et un produit qui fonctionnait bien.

C’est de l’intérêt bien pensé, il n’y a pas lieu de s’en offusquer, bien au contraire. Cela montre la force de notre filière qui, grâce à ces acculturations successives et réciproques, peut évoluer sans renoncer à elle-même. Cela peut durer longtemps encore, à la condition que nous gardions à l’esprit que notre succès d’aujourd’hui, c’est l’infini respect du produit qui nous lie, et par conséquent le respect du consommateur. Et il est primordial que tous les opérateurs et équipes en place dans la filière, quelle que soit leur antériorité, travaillent côte à côte et solidairement et s’investissent dans la préparation de l’avenir du Comté.

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