La fruitière des sources de la Loue valorise 3 paysages

Loris Faé
Loris Faé

PAR PASCAL BÉRION Maître de conférences en Aménagement de l’espace et urbanisme • Université Marie et Louis Pasteur (Besançon) /Laboratoire ThéMA UMR CNRS 6049

La fruitière des Sources de la Loue se localise dans le Doubs, à Saint-Gorgon, au hameau de La Main à proximité de la route nationale 57 reliant Besançon à Pontarlier et Lausanne, à moins de 2 km de la source résurgence de la rivière éponyme.

Son implantation est récente, elle est en fonctionnement depuis octobre 2017. Son édification résulte de la fusion de trois fruitières locales qui devaient impérativement, pour assurer leur pérennité, engager des travaux de mise aux normes et de modernisation d’ateliers anciens installés dans les villages d’Evillers, Ouhans (fruitière d’Ouhans-Renédale) et Fallerans. Ces trois fruitières ayant l’habitude de travailler ensemble, notamment par le fait qu’elles mutualisaient du lait pour fabriquer du Morbier, c’est naturellement qu’elles se sont dissoutes pour se reconstituer dans une nouvelle entité affirmant leur identité géographique par leur proximité avec la vallée de la Loue.

Cette fromagerie coopérative rassemble 22 exploitations réparties sur les finages de 10 communes. Elles mettent en valeur 2 370 ha de surfaces agricoles, presque entièrement composées de prairies naturelles pour une production annuelle d’un peu plus de 7 millions de litres de lait. Il s’agit de fermes de taille moyenne, une centaine d’hectares, essentiellement familiales, produisant un peu plus de 300 000 litres de lait par an et assurant le revenu d’une ou deux familles selon les cas.

Photo Loris Faé

Trois unités agro-paysagères typiques des plateaux du massif du Jura

Le terroir de La fruitière des Sources de la Loue s’organise autour de trois unités agro-paysagères, mais avant de les présenter, il convient d’exposer les dispositions générales des éléments géographiques. Il s’inscrit sur deux ensembles géomorphologiques bien identifiés : le premier et le second plateau du Jura. Toutefois deux évènements majeurs organisent leur contact :

  • le chainon montagneux du faisceau salinois (de Salins-les-Bains à Flangebouche) forme une barrière est-ouest, étroite (moins de 5 km de largeur), mais vigoureuse (elle culmine à 900 m d’altitude et dispose d’un dénivelé de 150 à 200 m apprécié par les coureurs cyclistes du Tour de France le 26 juillet 2025) ;
  • l’incision profonde de la reculée de la Loue et en particulier les majestueuses et sauvages gorges de Noailles (que l’on peut admirer en empruntant la route reliant Saint-Gorgon à Mouthier-Hautepierre), dans lesquelles se serait retirée une créature légendaire, une Vouivre.

La liaison entre les deux plateaux profite d’un couloir résultant de la grande faille de décrochement de Pontarlier qui s’étire de Nods à Vallorbe. Elle a fait coulisser deux compartiments du massif du Jura, occasionnant un décalage de 9 km de ces derniers par rapport à leur position originelle. Le broyage issu de cette faille a, d’une part, favorisé le dégagement par l’érosion d’une dépression linéaire permettant une traversée plus aisée du relief (la RN 57 inscrit son tracé sur l’axe de la faille) et d’autre part, causé des désordres dans la vallée du Doubs en aval de Pontarlier puisqu’une partie des eaux de la rivière se perd dans les roches fracturées pour rejaillir à Ouhans, dans la source résurgence qui donne naissance à la Loue.

L’extrémité septentrionale du plateau de Levier

Les producteurs des villages d’Evillers, Renédale, Ouhans et Aubonne, membres de la fruitière des Sources de la Loue, se localisent sur le plateau de Levier. L’ensemble forme une surface dont les altitudes se situent plus ou moins autour de 750 m. Le relief est loin d’être plat et uniforme. Il est ponctué de dépressions et d’élévations qui traduisent une longue érosion karstique des calcaires qui le compose, érosion d’ailleurs antérieure à la formation du Jura et toujours active. Dolines et vallées sèches ponctuent la topographie et leur présence est soulignée çà et là par des affleurements rocheux, masqués par des haies et des bosquets présents en nombre. L’horizon est marqué par les lignes sommitales des faisceaux qui découpent les plateaux (l’ondulation transversale au nord et l’anticlinal de Pissenavache qui domine le Val-d’Usiers au sud).

Onze producteurs se localisent dans cette unité où étaient implantées les fruitières fondatrices d’Evillers et d’Ouhans-Renédale. Ils fournissent la moitié du lait transformé dans la fruitière, mais ne disposent que de 43% des surfaces agricoles. Ainsi, ils produisent un peu plus de 3 500 litres/ha et cela les place dans une relative intensification du système de production qui s’explique, d’une part, par une densité élevée d’exploitation induisant de la pression foncière et d’autre part, de bonnes dispositions à produire une herbe riche en raison des sols et de l’altitude. Des foins et des pâtures plus lactogènes favorisent une production laitière plus soutenue.

Au cours des 80 dernières années, le paysage de ce finage s’est transformé sous l’effet des remembrements et échanges de parcelles entre les agriculteurs. Les lanières parcellaires originelles (de quelques dizaines d’ares) se sont muées en une mosaïque de blocs de plusieurs hectares. Cependant, ces évolutions n’ont en rien contrarié les alignements de haies et de bosquets qui, dans l’ensemble, se sont maintenus et ont prospéré. Les lisières forestières sont nettes et bien entretenues. La forêt s’est étendue dans les prés bois qui étaient établis sur les contreforts du faisceau salinois. Les petites parcelles ont bien souvent été plantées de résineux dont le succès est aujourd’hui compromis. L’habitat villageois s’est étendu mais il reste groupé et ne déborde pas sur les espaces agricoles.

Le plateau de Valdahon

Le plateau de Valdahon est séparé du plateau de Levier par les reliefs et massifs forestiers du faisceau salinois. Son accès y est cependant aisé puisqu’il profite du couloir dégagé par la faille de tronçonnement de Pontarlier. Cet ensemble appartient aux premiers plateaux du Jura et relève de l’entité dite des plateaux d’Ornans et de Vercel. L’altitude moyenne se situe aux alentours de 650 m et il s’agit du gradin supérieur des premiers plateaux. Il est le symétrique du plateau voisin d’Amancey, dont il est séparé par la puissante et vigoureuse reculée de la Loue.

Sept exploitations sont sociétaires de la fruitière et se localisent à Fallerans (4 d’entre eux), Chasnans, Durnes et Nods. La surface du plateau, bien qu’érodée et ponctuée de vallons secs et de douces dépressions qui témoignent de l’activité karstique, permet des vues larges et étendues, qui donnent à voir au loin les pentes de l’ondulation transversale dans toute sa longueur (du Mont Poupet au sud-ouest jusqu’aux Ages de Loray au nord-est).

Les haies sont très nombreuses et se composent de tiges hautes et d’épineux. Le frêne dominait avant que la chalarose ne commence à le décimer, mais fort heureusement le chêne s’y plait et pourra le remplacer. L’ensemble repose sur une épaisse dalle de calcaires du Séquanien et du Kimméridgien. Beaucoup de pierres se détachent et remontent dans le sol. Leur enlèvement a conduit à édifier des murgers en limite de parcelles et c’est sur ces derniers que les haies sont installées.

Il est remarquable de constater que les haies se sont maintenues au cours des décennies écoulées et n’ont pas été remises en cause par la modernisation de l’agriculture. Principalement orientées nord-ouest sud-est, elles forment de précieux brise-vents qui atténuent les effets desséchants et stressants de la bise, qui souffle par beau temps. La proximité de Valdahon et des sections à deux-fois deux voies de la RN57 ont conduit le village de Fallerans, ainsi que ses voisins, à accueillir de nouveaux habitants dans des lotissements aménagés pour la circonstance. Ces constructions pavillonnaires sont effectuées dans un cadre planifié qui a empêché un mitage du finage et un gaspillage des surfaces agricoles.

La production laitière est voisine de 3 100 litres/ha et traduit le fait qu’à cette altitude, les fermes cultivent quelques surfaces en céréales. Cette production est autoconsommée et fournit de la paille pour les litières du bétail. Elle renforce l’autonomie des exploitations.

Photo : Loris Faé

Le plateau d’Ornans

La surface allant d’Ornans à Vercel est animée par un effondrement situé au nord de Fallerans et dans lequel la Brème, ruisseau affluent de la Loue, prend sa source. Il en résulte un abaissement d’altitude de presque 100 mètres qui dégage une surface plane et assez régulière venant se terminer, au nord, sur les élévations du pli faille de Mamirolle (évènement majeur qui sépare la vaste entité des premiers plateaux du Jura). Les altitudes sont voisines de 550 m. Quatre exploitations sont associées à la fruitière, elles se localisent à Malbrans, Foucherans et Trépot.

Le paysage donne à voir une topographie doucement vallonnée. La profondeur des vues doit beaucoup à l’ouverture du paysage puisqu’ici, les haies sont moins présentes, car de moindre utilité en raison de l’abri offert par la proximité du pli faille de Mamirolle qui amoindrit les assauts de la bise. De plus, les calcaires de l’Argovien et du Rauracien libèrent moins de blocs et n’ont pas nécessité d’intenses travaux d’épierrement par les générations d’éleveurs qui se sont succédé sur ce finage. La production laitière est extensive, autour de 2 600 litres/ha, en raison d’une présence plus prononcée des cultures, elles-aussi principalement autoconsommées.

Outre les agencements parcellaires accompagnant la modernisation de l’agriculture, le principal changement résulte du développement de l’habitat pavillonnaire. Un continuum bâti s’est d’ailleurs établi entre Trépot et Foucherans. La proximité de la deux fois deux voies de la RN57 et le service ferroviaire (ligne dite des horlogers) en gare de l’Hôpital-du-Grosbois offrent de réelles commodités d’accès au pôle d’emploi de Besançon et facilitent ainsi la périurbanisation de cet ensemble.

Pour conclure, le terroir de la fruitière des Sources de la Loue procède d’un agencement salutaire entre trois unités s’inscrivant chacune dans un contexte paysager, géologique et socio-économique spécifique, mais ayant pour point commun d’être, depuis plus de deux siècles, animées par une agriculture fondée sur la transformation de lait en fromages de garde. Par le passé (au XIXème siècle), une quinzaine de fruitières s’activaient dans les villages (dont trois à Evillers et deux à Ouhans). Progressivement, leur nombre s’est restreint sous l’effet de la contraction du nombre d’exploitations agricoles.

Aujourd’hui, grâce à la fruitière des Sources de la Loue et à ses consœurs des localités voisines, les éleveurs des plateaux du Jura disposent d’un outil précieux et unique, qui leur permet de faire face aux turbulences économiques du monde contemporain et de se préparer à s’adapter aux pressions qu’exercent les modifications rapides et aléatoires de notre climat.

Ces mutations, brutales et puissantes, ont des effets délétères sur les productions fourragères et favorisent l’apparition de nouvelles maladies du bétail face auxquelles il faut faire face, en gardant raison et confiance dans la science et la sagesse des hommes.


Comparaison des photographies aériennes du finage d’Ouhans (UAP plateau de Levier)
1958- 2023

Source : IGN Remonter le temps

Comparaison des photographies aériennes du finage Fallerans (UAP plateau de Valdahon)
1958 – 2023

Source : IGN Remonter le temps

Comparaison des photographies aériennes du finage Foucherans et Trépot (UAP plateau d’Ornans)

1958 – 2023

Source : IGN Remonter le temps

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