Le Comté, l'emploi et l'espace rural

(publié le 21 décembre 2007)

Près de 7 600 emplois sur un espace de 2 300 km2 - l'équivalent d'un petit département. Grâce à sa vision de l'AOC - faire vivre son territoire - le Comté a su maintenir à la fois des emplois et l'espace rural.

"Que serait le Massif du Jura sans son Comté ?" Pascal Bérion évoque un scénario qui n'est pas encore pour demain. Un mauvais film que certains départements se repassent en boucle depuis que les produits avec signes de qualité ont déserté leur territoire.

Maître de conférence à l'université de Franche-Comté, Pascal Berion déchiffre les paysages comme d'autres analysent les cours boursiers. " L'analyse raisonnée du paysage peut avoir des applications concrètes comme comprendre les configurations favorables à la pullulation de campagnols ou encore étudier l'impact d'une AOC sur la vie d'une région et la gestion durable de l'espace rural. "

Pascal Berion a trouvé avec le Comté un exemple de choix : " La filière Comté se caractérise par une forte densité d'exploitations de taille moyenne associée à de faibles chargements par hectare mais avec une bonne rentabilité des exploitations et un prix du lait qui reste supérieur de 15 à 20 % au lait standard. " Première AOC française en termes de volume avec plus de 50 000 tonnes produites par an, le Comté n'a pas connu la même évolution que son demifrère de lait, l'Emmental. Un poids-lourd qui pèse 260 000 tonnes et dont la stratégie industrielle a entraîné la fabrication d'un produit générique et une délocalisation de la production.

Selon les études de Pascal Bérion, plus de 70 % de la production d'emmental est installée dans le Grand Ouest avec un nombre limité d'opérateurs. Hors producteurs de lait, le nombre d'emplois par litre collecté est cinq fois moins important pour l'Emmental que pour le Comté. À l'inverse, les fruitières à Comté ont résisté autant qu'elles le pouvaient à une trop forte restructuration. Les normes sanitaires et la restructuration des exploitations appellent à regrouper les coopératives et à construire de nouvelles fromageries. En 2007, les 167 fromageries et les 15 maisons d'affinage de la filière Comté, installées dans l'Ain, le Doubs et le Jura, représentent à elles seules 30 % des entreprises de transformation laitière françaises.

" Ce n'est pas rien, insiste Michel Cothenet, commissaire de Massif Jura. Mais cela ne s'est pas fait sans contraintes. L'obligation de collecte du lait dans un cercle de diamètre maximum de 25 kilomètres a sans doute sauvé de nombreuses fruitières. "

" L'AOC est facteur de richesse économique et d'aménagement de l'espace tant pour le monde agricole que pour les entreprises de transformation qui créent l'emploi. L'AOC contribue, par les paysages qu'elle entretient, à construire un territoire accueillant et diversifié ", signalait le président du conseil général du Jura, Gérard Bailly, au cours d'un discours sur l'Année des AOC dans le Jura, en 2005. Un discours toujours d'actualité. Le nombre des emplois directs de la filière est estimé à près de 7 600. Elle peut être considérée dans son ensemble comme le deuxième employeur privé de Franche-Comté, derrière Peugeot SA, le secteur automobile générant près de 20 000 emplois dans la région. La filière a sa propre faculté, très originale, d'adaptation au monde du travail. Au début des années 2000, elle a su innover en créant les groupements d'employeurs qui ont facilité la mise en place des congés des fromagers ou en créant des Coopératives d'Utilisation de Matériel Agricole pour certaines tâches comme le ramassage du lait. Le Comté, comme produit traditionnel, contribue également à attirer les touristes dans la région et au développement des activités de restauration et d'hôtellerie. Cette politique porte ses fruits puisque la marque des " Routes du Comté " est reconnue par la clientèle touristique. Depuis 2002, plus d'un million de visiteurs ont fréquenté les fermes, les fruitières et les caves. Les fromageries deviennent pluriactives, se transforment en centres d'activité. Il n'y a plus seulement la production de fromage, mais aussi l'animation d'une boutique, l'accueil touristique, à la fromagerie et dans les fermes, un lien direct ou indirect avec une porcherie. De fait, une fromagerie représente souvent des dizaines d'emplois et des centaines d'hectares de terres agricoles qui ne sont pas laissés à la déprise.

Emplois et espaces sont liés. Le Comté ne représente pas seulement des emplois mais aussi des espaces préservés qui continuent à modeler les paysages. La surface utilisée par l'AOC Comté - 2 300 km2 - correspond à la superficie d'un petit département comme les Yvelines ou l'île de la Réunion. Et si l'on regarde sa surface toujours en herbe, il faut imaginer Paris et son agglomération entièrement recouverts de verts pâturages !

Un enjeu européen

Extrait du Règlement communautaire N°510/2006 relatif à l’AOP : « La promotion de produits présentant certaines caractéristiques peut devenir un atout important pour l'économie rurale, notamment dans les zones défavorisées ou éloignées, en assurant, d'une part, l'amélioration du revenu des agriculteurs et, d'autre part, la fixation de la population rurale dans ces zones. »

La zone AOC Comté : emploi et occupation de l'espace

Les exploitations en lait AOC utilisent plus de la moitié de la SAU de l'aire d'appellation dans le département du Doubs (65,6 %) et du Jura (51,8 %), ce qui traduit le caractère extensif de leur système. Un système qui fait la part belle aux prairies. La surface toujours en herbe atteint plus de 70 % de la SAU dans le Massif du Jura, voire 80 % dans les zones de montagne.
Considérant qu'une exploitation laitière de la zone occupe désormais l'équivalent de deux personnes à temps plein tout au long de l'année, on peut estimer à environ 6 000 le nombre de personnes (UTA) travaillant actuellement sur les exploitations en lait AOC Comté. À cela, il faut ajouter le personnel des fromageries (fromagers, vendeuses, ramasseurs), les affineurs et pré-emballeurs, les organismes techniques (CTFC, CIGC, FDCL, Laboratoire), le CTFC et le CIGC. Soit un total d’environ 7 600 UTA. Sans compter tous les emplois indirects liés à la filière Comté : fournitures et matériel pour les laiteries, matériel de récolte des fourrages, alimentation du bétail, valorisation du sérum par l'élevage porcin, écoles de laiterie, recherche et développement. Sans compter également tout ce que représente le maintien d’activités dans le milieu rural, des écoles à l’artisanat.

Sources : Agreste DRAF Franche-Comté, Commissariat de Massif du Jura, CEC, FDCL 01-25-39. *Une exploitation est considérée comme professionnelle si elle atteint un minimum de 12 hectares équivalents blé et 0,75 UTA. Les résultats de "l'Enquête structure" 2005 n'ont pas le même degré de fiabilité que le Recensement général agricole réalisé tous les dix ans.

Pascal Bérion : «L'AOC est un modèle original»

Pascal Berion est maître de conférences en aménagement de l'espace au laboratoire ThéMA du CNRS et de l’Université de Franche-Comté. Il étudie de très près la filière Comté. « La réussite de la filière Comté se traduit par une identité forte du produit inscrite dans le paysage et un modèle structurant l’économie agricole du massif jurassien. La contrainte d'alimentation à base d'herbe est une particularité de l'AOC Comté qui garantit une surface fourragère stable et une ambiance paysagère typique du Jura. »
Au fil des années, Pascal Bérion a étudié le coeur du parcellaire remembré depuis 20 ans. Il y a observé « la construction d’un nouveau cadre paysager assez intéressant : les fermes quittent les villages et s'installent dans de grandes stabulations au sein de nouveaux parcellaires en "blocs" donnant naissance à de vastes espaces prairiaux. L'agriculteur doit traire son quota et limiter ses coûts pour supporter l'investissement en bâtiment. Les techniques fourragères évoluent pour valoriser le potentiel laitier de l'animal (ensemencement de prairies, fauche précoce) et les parcelles proches des stabulations sont menées de manière plus intensive. Ces pratiques ont d'autres conséquences : une incidence possible sur les pullulations de campagnols et l'abandon des terres éloignées et peu productives. Ce système d'élevage est néanmoins efficace et fonctionnel pour l'agriculteur. » Diagnostic de Pascal Bérion : « L'AOC est un modèle original dont les incidences sociales, économiques et environnementales sont étroitement liées à la manière dont les hommes arrivent à gouverner cette AOC. »
Pascal Berion est notamment coorganisateur du colloque « Ressources et compétitivité des territoires ruraux » qui aura lieu lors des « Journées rurales 2008 » qui se dérouleront à Besançon (14, 15 et 16 mai 2008).

Communautés d’intérêts

Muyard Claude

Mamet Bernard

Les communes, et surtout les communautés de communes, ont compris l'intérêt de soutenir les entreprises laitières. Exemple aux Rousses et sur le plateau de Nozeroy. Muyard

Claude Muyard : " L'agriculture constitue l'ossature économique de notre petite région " " L'agriculture constitue l'ossature économique de notre petite région " souligne Claude Muyard, président de la Communauté de communes du Plateau de Nozeroy où 35 à 40 % des actifs de la zone se rattachent à une activité agricole ou para-agricole. Cette communauté de communes de 3 075 habitants (1) est souvent consultée pour des projets d'investissement dans les fromageries. " Toutes les coopératives se sont restructurées et ont investi. Nous sommes systématiquement présents auprès d'elles mais c'est une présence vigilante. Il faut étudier les possibilités de financement et savoir qu'un chantier peut être plus long et plus coûteux lorsqu'il est porté par une collectivité. " Ainsi la construction du bâtiment de la fruitière de la Baroche, à Arsure-Arsurette, est passée par la voie intercommunale, et celui-ci sera un jour racheté par les producteurs. Tandis que la coopérative de Bief-du-Fourg a choisi d'investir par elle-même.
La Communauté de communes ne soutient pas directement les projets des exploitations. " Le plateau de Nozeroy n'est pas en déprise agricole et la dynamique d'installation est assez forte. Ce qui a aussi un impact positif sur le commerce et les services locaux. Quand l'agriculture va dans le canton, tout va ", analyse Claude Muyard. L'investissement ne concerne pas seulement les bâtiments. Beaucoup de travaux de débroussaillage et de remise en état des pâturages ont été réalisés. " Il est plus intéressant d'avoir un paysage travaillé par l'agriculture avec des haies et des prairies que laissé à l'état "naturel" avec des taillis. C'est même un gage de biodiversité, nous affirment les spécialistes de la direction régionale de l'Environnement ! "
La Communauté de communes a le projet de développer le bois énergie et envisage de créer un lieu de stockage public. " Nous étudierons avec les agriculteurs et les CUMA l'intérêt de produire du bois ou de la plaquette et nous encouragerons les initiatives locales. " Enfin, l'ancien président du Comité départemental du tourisme du Jura observe " une montée en puissance du Comté dans l'offre touristique. Les Routes du Comté renforcent la boîte à outils des opérateurs touristiques. Aujourd'hui aucun hébergeur n'oublie de parler du Comté ". En matière d'accueil dans les fromageries, l'élu propose quelques pistes : continuer à former les vendeurs, limiter le nombre de magasins sur un même secteur, voire réaliser un GIE avec des points de vente en fromagerie sans négliger les sites les plus touristiques, organiser et "professionnaliser" la visite des ateliers de fabrication. " Pas pour apprendre aux guides ce qu'ils savent déjà mais pour apprendre à le dire. Souvent la passion compense les manques et suffit pour séduire les visiteurs. " (1) La Communauté de communes du Plateau de Nozeroy compte 165 exploitations professionnelles et 352 UTA d'actifs familiaux (exploitations professionnelles et non professionnelles). Recensement agricole 2000.

Bernard Mamet : " Conserver nos agriculteurs, c'est un enjeu "
Nous avons présenté dans les Nouvelles du Comté n°59 la nouvelle fromagerie des Rousses. Entièrement acquis à la cause agricole, Bernard Mamet, le maire des Rousses, n'a pas eu à faire le forcing pour convaincre son conseil municipal de soutenir le projet d'investissement. Très vite les élus ont compris l'intérêt d'aménager l'accès à la fromagerie. La Communauté de communes des Quatre villages a également été partie prenante dans le projet. Les travaux consistaient à déplacer une voie et créer un parking près de la fromagerie tout en profitant de l'occasion pour faire disparaître un transformateur disgracieux à l'entrée du village. " Cet investissement a une double mission : améliorer la qualité environnementale de la commune et permettre à la fromagerie de réaliser son projet ", explique Bernard Mamet. La commune a également cédé une parcelle de foncier pour l'agrandissement des locaux de la fromagerie mais elle n'est pas intervenue dans l'aménagement intérieur. " Pour une station de moyenne montagne comme les Rousses, conserver des agriculteurs sur son territoire est un enjeu d'avenir, pas seulement en termes d'entretien de l'espace mais aussi de maintien d'une population. " La commune compte huit familles d'agriculteurs et la fromagerie regroupe neuf sociétaires sur Les Rousses et Bois-d'Amont. " L'amélioration de la qualité de l'accueil à la fromagerie a un impact sur le nombre de visiteurs et sur la vente directe. Nous l'avons observé cet été ", constate le maire. Autre atout de ce bourg de 3 000 âmes, la présence des caves d'affinage Juraflore au Fort des Rousses.
Avec ces deux sites complémentaires, toutes les étapes de fabrication du Comté sont accessibles et présentées de manière pédagogique. " Une traçabilité et une visibilité du Comté qui peut être un atout. Les vacanciers qui viennent chez nous sont à la recherche d'authenticité, d'un produit régional. L'étiquette AOC est connue et porteuse d'une image positive ", conclut Bernard Mamet. Un attrait touristique non négligeable dont la station, troisième site nordique français en chiffre d'affaires derrière Grand Revard et les Saisies en Savoie, n'a pas fini de bénéficier.

Michel Cothenet : «Une chance pour le tourisme»

Michel COTHENET

Michel Cothenet est commissaire de massif au sein de la Délégation à l’aménagement et à la compétitivité des territoires (ex DATAR). Il soutient la filière et notamment les Routes du Comté.

Quels sont les atouts du massif du Jura en terme touristique ?
Michel Cothenet : Nous sommes dans un massif qui rencontre moins de problèmes que les autres massifs français avec un faible taux de chômage et un taux de remplacement des agriculteurs important. La culture montagnarde y est encore bien présente. Le massif des Alpes a perdu une grande partie de sa clientèle française séduite par des destinations "soleil" en hiver. Le massif du Jura, quant à lui, connaît une progression de cette clientèle sur les cinq dernières années, hormis pendant l'hiver 2006, notamment avec les seniors qui apprécient une montagne douce, associée à des activités de découverte du patrimoine et de la gastronomie locale. Un type de tourisme qui se révèle particulièrement complémentaire des visites de fruitières et de fermes. La diversification des activités, des clientèles et des saisons devrait permettre d'allonger la période d'accueil des touristes sur les mois de septembre et octobre.

Quelle est la part du Comté dans le développement touristique du Massif ?
Michel Cothenet : La publicité du CIGC, le programme de rénovation des fruitières avec les FDCL et les Routes du Comté participent à ce mouvement même s'il est difficile de mesurer la part de chacun. Ces actions ont un rôle très positif sur le tourisme et nous avons déjà l'appui de la Région et des trois départements — Ain, Doubs et Jura — pour continuer à financer le volet " Routes du Comté " sur la base de 90 000 euros par an. La convention de Massif finance les projets qui présentent un intérêt global comme les routes emblématiques du Comté et du vin. Ou encore la publicité "Montagne du Jura" qui a été relancée dès cet hiver avec le Conseil régional et le Comité régional du tourisme. La typicité et la spécificité de nos AOC fromagères avec des producteurscoopérateurs encore maîtres de leurs outils, la possibilité de visiter l'atelier de fabrication, le réseau dense et original des fromageries, tout cela est une chance pour le tourisme, surtout en cas d'hiver sans neige et d'été pluvieux !

La Diact : Le Commissariat à l'aménagement du massif du Jura est un service de la Délégation à l’aménagement et à la compétitivité des territoires (ex DATAR). Service du Premier ministre, la DIACT est mise à la disposition du ministre d’État, ministre de l'écologie, du développement et de l'aménagement durables. Elle est chargée de mettre en oeuvre une politique spécifique de la montagne en partenariat avec les Régions Franche-Comté et Rhône-Alpes, et les départements de l'Ain, du Doubs et du Jura. Elle est placée sous l'autorité du préfet de la Région de Franche-Comté, préfet coordinateur de massif.