PAR PASCAL BÉRION
Maître de conférencesen Aménagement de l’espace et urbanisme • Université Marie et Louis Pasteur (Besançon) /Laboratoire ThéMA UMR CNRS 6049
S’ il est d’usage d’évoquer l’histoire pluricentenaire d’une fruitière à Comté, celle de Grange-de-Vaivre fait exception. Créée en 1998, elle est née de la volonté de treize éleveurs engagés en agriculture biologique de mettre en commun leur lait au sein d’une coopérative dédiée. Ils construisent alors une fromagerie en bordure de la RN 83, axe reliant Besançon à Lons-le-Saunier.
Les treize exploitations sociétaires valorisent plus de 1 550 ha de surfaces agricoles, soit environ 120 ha chacune, et produisent près de 3,7 millions de litres de lait par an. Avec une productivité de 2 660 litres par hectare, ce territoire illustre un élevage extensif fondé sur la recherche d’autonomie alimentaire, les céréales étant principalement autoconsommées. Ce mode de production répond aux exigences de l’agriculture biologique en plus de celles du cahier des charges de l’AOP Comté.
Le terroir de la fruitière s’étend sur les départements du Doubs et du Jura, à la bordure occidentale du massif jurassien, dans la basse vallée de la Loue. Les altitudes varient de 250 m à Vaudrey à 600 m à By. Le relief, caractéristique des montagnes du Jura, alterne monts, combes, crêts, vals et cluses.
Trois unités agro-paysagères composent ce territoire :
- Le faisceau de Quingey marque la limite occidentale du massif jurassien entre Mouchard et Besançon. Il est formé d’anticlinaux boisés dominant de vastes dépressions agricoles où alternent prairies et cultures sur des sols fertiles.La Loue traverse ces reliefs par les cluses de Grange-deVaivre et de Port-Lesney et reçoit la Furieuse. Six exploitations de la fruitière appartiennent à cette entité. Elles sont localisées à By, Lavans-lès-Quingey, Pagnoz, Paroy et Rennes-sur-Loue.
- Plus au sud s’étend le vignoble jurassien. Quatre exploitations se situent à Grozon, Marnoz, Mouchard et Pupillin. Dans cette partie nord du vignoble, le relief est constitué d’une succession de collines culminant entre 300 et 350 m.Lors de la formation du massif du Jura, les terrains marneux, riches en sel et en gypse (le plâtre a été extrait à Grozon jusqu’en 2005), ont glissé vers le fossé bressan avant d’être façonnés par l’érosion. La forêt occupe les parties élevées et les zones basses recouvertes d’alluvions fluvio-glaciaires. Les prairies et les cultures forment une mosaïque de parcelles qui laisse place, au pied des collines,aux vignobles produisant les vins AOC du Jura.
- Au-delà du faisceau de Quingey et du vignoble, le fossé bressan vient butter sur le vaste massif de la forêt de Chaux. Cette entité, particulière au sein de la dépression bressane et du val de Saône, occupe l’ancien delta du puissant fleuve Aar-Doubs, qui recevait les eaux du Rhin,de l’Aar et du Doubs au Pliocène (-5 à -1,8 Ma). Son débit,comparable à celui de l’Amazone, a charrié d’importantes quantités de matériaux formant une épaisse nappe de graviers sur près de 40 km, de Fraisans au Deschaux. Cette surface est essentiellement forestière. Traversée par la Loue et la Cuisance, elle comprend aussi le Val d’Amour, fertile plaine alluviale consacrée aux cultures et aux prairies. Trois fermes de la fruitière se situent à Arc-et-Senans et Vaudrey.
Le terroir est valorisé par un système de polyculture-élevage assurant une large autonomie en fourrages et en céréales. Depuis une soixantaine d’années, le paysage a évolué avec le remembrement des parcelles et des échanges fonciers entre agriculteurs. Les haies, déjà peu nombreuses, ont peu régressé,contrairement aux alignements d’arbres qui bordaient autrefois la RN 83 sous l’effet des travaux d’aménagement des accotements. Les surfaces en prairie ont diminué au profit des cultures, même si l’élevage laitier destiné aux fromages AOP demeure l’activité dominante. La forêt a progressé dans les combes du faisceau de Quingey, tandis que l’urbanisation pavillonnaire est restée limitée et n’a que faiblement réduit les terres agricoles.
Bien que récente, la fruitière de Grange-de-Vaivre s’inscrit dans un bassin laitier dynamique, aux côtés d’autres fromageries. Sans la valorisation apportée par l’AOP Comté, ce territoire se serait probablement davantage tourné vers les grandes cultures. Le maintien de la production laitière préserve une importante surface de prairies et une diversité d’assolement favorable à la biodiversité et à la résilience des exploitations face au changement climatique.